Beyrouth est une ballerine — À propos de Hemostasis de Dyala Khodary, 2023
- Fabrice LAUDRIN

- 13 mai
- 5 min de lecture

Dyala Khodary peint Hemostasis en 2023 pour l’exposition Le Corbeau et le Regard : Beyrouth en Motifs II, galerie Art on 56th, Gemmayzé, Beyrouth. Le titre vient de l’univers médical, et il impose aussitôt sa loi. Il n’annonce ni salut, ni rémission, ni retour à l’ordre. Il dit plus sec : l’arrêt du saignement. Pas la guérison. Pas la paix retrouvée. Seulement la fuite contenue à temps, avant que le corps entier n’y passe.
Chez Khodary, le mot ne vient pas décorer la toile par un mot savant. Il en donne d’emblée le régime : quelque chose a été touché, quelque chose tient encore, mais ce maintien ne triomphe de rien. Il empêche seulement l’hémorragie de faire le vide.
Au premier coup d’œil, le sujet paraît simple : une maison séculaire et les ravages du temps. Cette bâtisse bringuebalante joue les vieilles tantes dignes. Façade de biais, balcon encore au soleil, peau usée, un peu de végétation revenue par les bords, assez de ciel et d’histoire pour que les sentimentaux puissent sortir leur mouchoir. Beyrouth a souvent droit à ce regard-là. On lui prête une fatigue noble, des blessures photogéniques, une manière de s’effacer sans salir nos chaussures. Khodary laisse l’erreur s’installer deux secondes. Puis elle la démonte boulon par boulon.
À part accueillir les squats, le rez-de-chaussée n’abrite plus grand-chose. Les ouvertures sourient encore de leur regard vide. Ce ne sont plus des portes ni des fenêtres, seulement des ouvertures revenues à leur état de chantier, avant la vie. Le toit a disparu. Une ouverture haute laisse passer un bleu d’azur, elle cherche encore à parler la langue du gratte-ciel dressé à l’arrière-plan. Le balcon, lui, tient toujours. À dos de corbeaux, il avance encore dans l’air avec une insolence de vétéran. De sa superbe, il garde un pan de toile replié. Celui d’un temps où on y venait pour faire plier le soleil, apprivoiser la chaleur, négocier l’habitable. À Beyrouth, un balcon n’est pas une lubie d’architecte. C’est une diplomatie avec la lumière.
Le reste de la maison parle un autre dialecte, plus intime. Les échafaudages la ceignent. Aux pieds, les blocs de béton barrent l’approche, mais ils servent aussi d’ancrage au corset d’acier. Ce qui interdit l’accès empêche aussi la chute. Voilà une logique que ceux qui aiment se cacher les yeux préfèrent laisser hors champ. Ils tiennent à croire que l’appui et l’obstacle habitent des quartiers séparés. Pas ici. Ici, la même masse vous refuse l’entrée et évite à la façade d’aller s’écraser sur le trottoir.
Puis vient l’incongru. Quatre fermetures Éclair en haut à gauche. Quatre longues lèvres, suspendues dans l’air comme des promesses de couture arrivées trop tard. J’ai d’abord cru à des griffures. Quatre traits, rapprochés, nerveux, presque élégants. Un chat, un félin. Le tableau est plus malin que ça. Une griffure raconte l’attaque. Une fermeture raconte la réparation. Sauf qu’ici la réparation pend dans le vide. Elle n’unit plus rien. Elle expose seulement l’idée d’un raccord devenu dérisoire. Et le plus retors, c’est qu’en regardant mieux l’une de ces ouvertures, on aperçoit au-dessous une doublure sombre à arabesques. La peau du tableau ne s’ouvre pas sur le néant. Elle s’ouvre sur un reste d’intérieur, une mémoire de tissu, de décor, d’une vie autrefois tenue. Plus encore, puisque maintenant l’œil accepte l’idée d’un derrière le tableau, un autre détail remonte aussitôt : la fissure de la pièce intérieure du rez-de-chaussée, saisie à travers la fenêtre basse. La blessure a passé définitivement la façade et sa mélancolie d’opérette.
À ce stade, le tableau aurait déjà de quoi faire son numéro de claquettes. Une maison blessée, des étais, des coutures ouvertes, une doublure sous la peau ouvrant peut-être sur un dernier espoir. Beaucoup se contenteraient de ça. Khodary, non. Le vrai coup part ailleurs. Il part de l’angle gauche de la maison.
Cet angle n’organise pas seulement deux murs perpendiculaires et les lignes de fuite de l’œuvre. Il commande la scène avec l’usure d’un vieux général : les lignes tirent de travers, mais c’est encore lui qui tient ses troupes au garde-à-vous. L’angle monte segment après segment, comme un empilement de vertèbres. Les entretoises du corset métallique y prennent leur alignement et s’y disciplinent. L’une d’elles, surtout, juste au-dessus du bloc de béton, vient se connecter presque exactement sur l’une des vertèbres. Là se noue tout le tableau. L’exosquelette ne flotte pas à côté du corps. Il a trouvé son point de prise. Il a trouvé l’endroit où la structure intérieure garde encore assez d’os solides pour recevoir une poussée venue du dehors — celle qui console, soulage, permet encore de se tenir digne et de danser encore.
On comprend alors que la maison cesse d’être une attendrissante vieille dame décrépie. Elle tient plutôt de la ballerine obstinée à tenir sa ligne quand la fatigue conspire à sa chute.
Ce tableau pourrait servir d’illustration à un mot commode dont on affuble une société dès qu’on veut éviter de regarder sa mécanique de trop près : la résilience. Le terme présente bien. Il donne à la souffrance une coupe avantageuse. Il transforme une ville contrainte de tenir en ville héroïque qui résisterait malgré tout contre vents et marées. Il repeint la nécessité en vertu. Il moralise la contention. Khodary refuse ce maquillage. Elle ne peint ni le courage ni le miracle. Elle peint une ville sous attelles. Une ville amputée de plusieurs de ses fonctions vitales, mais encore debout parce qu’un appareillage de fortune la cintre et la retient. Rien ici ne triomphe. Rien ne guérit. Rien ne cède tout à fait non plus. La toile montre un arrêt du saignement, pas une fermeture de la plaie.
Beyrouth des grands-parents, des parents et d’aujourd’hui est peut-être là, tout entière, dans ce tableau. Non dans la ruine de carte postale, encore moins dans la résilience qui sent la communication de crise. Elle se tient dans ce point exact où se nouent encore ce qui a servi, ce qui ne peut plus opérer, et ce qui a pris avec intelligence le relais faute de mieux. Elle tient par ses étais, son angle vertébral, ses perspectives opposées mais complémentaires, ses blocs de contrepoids, ses corbeaux, son pan de toile, ses coutures ouvertes, sa doublure en arabesques qui refuse de s’étouffer discrètement. Elle tient, malgré la fissure intérieure.
Khodary ne peint donc pas seulement une ruine, ni même une prothèse orthopédique. Elle peint le point exact où l’exosquelette joue encore avec le squelette. C’est là que la maison tient. C’est là que nous aussi, souvent, tenons, en arrêtant la fuite de ce qui nous fait et en refusant le mot par lequel les autres nous font.




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