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Laurence Chouzenoux III — Le baiser n’est pas dans la bouche

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • il y a 1 jour
  • 4 min de lecture

Sur les portraits de jeune fille de Laurence Chouzenoux



Baiser Volé / Laurence Chouzenoux 2026 - Huile sur toile 8,5 x 12 cm, cadre en bois doré. Avec l'aimable autorisation de la Galerie Bettina
Baiser Volé / Laurence Chouzenoux 2026 - Huile sur toile 8,5 x 12 cm, cadre en bois doré. Avec l'aimable autorisation de la Galerie Bettina

Le deuxième volet de cette série s’achevait sur une hypothèse : les grands yeux noirs de Laurence Chouzenoux nous retenaient peut-être assez longtemps pour nous détourner du véritable centre de ses portraits. Puis Baiser volé faisait disparaître les yeux et ne conservait presque qu’une bouche. L’affaire semblait entendue. Elle l’était un peu trop. Car Chouzenoux ne peint pas ici un baiser. Elle n’en peint même pas la trace.



La fiche de la Galerie Bettina est précise : Baiser volé, 2026, huile sur toile, 8,5 × 12 centimètres, dans un cadre en bois doré de 12 × 15. La reproduction publiée par la galerie montre une bouche isolée sur un fond clair. Plus d’yeux, plus de nez, presque plus de visage. Après les portraits précédents, la réduction est radicale. Les yeux que nous avions soupçonnés de détourner notre attention ont disparu ; les lèvres demeurent. Il serait assez naturel d’en faire aussitôt le nouveau centre. Sauf qu’une bouche n’est pas un baiser.


Et Chouzenoux ne peint pas davantage la trace d’un baiser. Pas d’empreinte de lèvres sur un mouchoir, une lettre ou une carte postale ; rien qui permettrait d’attester qu’un geste a eu lieu et qu’il en subsiste quelque chose. Elle peint seulement la bouche, isolée de presque tout le visage. Le décalage avec le titre devient alors plus net. L’image donne l’organe auquel nous associons spontanément le baiser ; le titre, lui, introduit un acte que la peinture ne montre ni en train de s’accomplir, ni après son passage. Le baiser est nommé. Sa dynamique, elle, manque.


La différence est considérable. Une bouche appartient au corps. Un baiser n’existe qu’à partir du moment où quelque chose part de cette bouche vers quelqu’un — ou vient vers elle. Il peut être donné, refusé, surpris, dérobé, envoyé de loin ; chaque fois, un autre entre dans l’affaire. Or cet autre n’est pas peint. Le titre met donc en mouvement une relation dont la toile ne conserve qu’un bord.


La bouche change alors de statut. Elle n’est déjà plus la réponse que nous étions venus chercher. Est-elle ce qui reste après le vol ? Le lieu même où il s’est produit ? Ou faut-il prendre au sérieux ce que la peinture fait matériellement au visage : cette bouche isolée, soustraite aux yeux, au nez, aux joues, n’est-elle pas elle-même devenue quelque chose de volé ?


La grammaire répondrait facilement : c’est le baiser qui est volé. La peinture se montre moins coopérative.

Car le baiser, précisément, est introuvable. Ni geste, ni empreinte, ni partenaire. La seule chose demeurée sous nos yeux est l’organe auquel nous l’associons spontanément. Dès lors, ce que le titre désigne et ce que l’image donne à voir cessent de coïncider. Baiser volé ne représente peut-être pas le résultat d’une action ; il installe le lieu où cette action devrait pouvoir être retrouvée et nous laisse chercher.


Celui qui regarde se trouve alors dans une position assez inconfortable. Les lèvres lui font face ; le très petit format invite à s’en approcher. La place laissée vide par l’Autre devient presque accessible. On pourrait se croire destinataire du baiser. Rien ne le confirme. On pourrait tout aussi bien arriver après le vol, devant ce qui en reste. Rien ne le confirme davantage. La peinture nous rapproche suffisamment pour que la question nous concerne, jamais assez pour nous attribuer un rôle.


L’autre Baiser, Baiser Vole, complique encore cette situation. Les grands yeux noirs sont toujours là et un oiseau s’approche du visage de la jeune fille. Le titre, présenté sans « é », laisse presque le verbe et le participe se disputer l’image. Le baiser vole-t-il ? A-t-il été volé ? L’oiseau vient-il le chiper ou l’apporter ? Est-il voleur ou messager ? Rien ne permet de trancher sans décider à la place du tableau.


Sa présence fournit pourtant une donnée que le petit Baiser volé retire : un autre est là.

Qu’il prenne ou qu’il apporte, l’oiseau donne au baiser une destination possible. Quelque chose peut passer d’un être à l’autre. Dans le petit Baiser volé, l’oiseau disparaît avec le reste du visage. Il ne subsiste plus que cette bouche et un titre qui continue d’exiger un événement à deux là où la peinture n’en montre qu’un seul terme.


L’hypothèse du deuxième article doit donc être corrigée. Les yeux ne cachaient peut-être pas la bouche comme on dissimule le fin mot d’une énigme. Une fois les yeux retirés, la bouche ne livre aucun centre. Elle nous renvoie au baiser ; le baiser, à celui qui devrait le recevoir ou le donner ; cette place, à son tour, reste vide.

Plus nous approchons, plus le centre se déplace.


C’est à cet endroit que la notion de désir devient utile, sans qu’il soit nécessaire d’en faire une théorie psychanalytique. Nous avons cherché successivement ce qui nous retenait dans les yeux, puis dans les lèvres. Le petit Baiser volé déplace encore la recherche. Ce qui agit n’est peut-être contenu ni dans l’un ni dans l’autre, mais dans la distance que la bouche ouvre vers ce qui lui manque. Le vide n’est plus derrière le visage. Il se forme devant lui.

Le mot « volé » prend alors une curieuse efficacité. Il suppose une soustraction, mais ne nous dit pas exactement ce qui a été soustrait. Le baiser ? Celui auquel il était destiné ? La scène qui aurait permis de comprendre ? Peut-être même cette bouche, extraite picturalement du visage auquel elle devrait appartenir. Le titre n’ajoute pas une explication à l’image. Il organise au contraire sa disparition.


Autour de cette petite peinture reste le cadre en bois doré. Sa présence est assez forte pour devenir difficile à ignorer, mais ce serait aller trop vite que de lui donner déjà une fonction. Pour l’instant, gardons-le exactement là où il se trouve : autour.


Nous pensions avoir découvert ce que les yeux cachaient. Nous trouvons une bouche dont le baiser a disparu.

Il manque quelqu’un au baiser.

Peut-être est-il sous notre nez.

 

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