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Lavardec'h — Affaire n°8 — L’OMBRE DE LUI-MEME

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • il y a 2 heures
  • 13 min de lecture

« La note de service du Pacha somnolait sous mon mug, dans une auréole de café de la veille : Adrien Solane vous attend ce matin à son atelier. Depuis trois semaines, les journaux d’art, les suppléments du samedi et les revues à papier glacé lui astiquaient la réputation comme des valets frottent l’argenterie avant l’arrivée des invités. Sa rétrospective au Palais d’Iéna passait pour l’un des événements majeurs de la saison, une de ces grand-messes où le beau monde vient communier pendant que des classes de maternelle jouent au roi du silence. Ils parlaient de retrait, de lumière tenue, d’intérieurs réduits à l’os, tout le petit bréviaire des gens qui confondent le vide avec la profondeur et la paix intérieure avec une bonne climatisation. À les lire, Solane n’était plus un peintre. C’était une cure de jouvence pour angoisses bien nées. Depuis vingt ans, ses fenêtres laiteuses, ses draps clairs et ses chambres à demi vidées pendaient aux murs des hôtels particuliers, des fondations bedonnantes et des appartements trop grands, chez des gens qui avaient l’espace, l’argent et pas assez de désordre pour se sentir vivants.


Le Palais d’Iéna devait ouvrir au public quarante-huit heures plus tard. Le champagne était déjà au frais, les petits fours déjà comptés, et les critiques d’art avaient déjà expédié par courriel leurs papiers avant même d’avoir vu les murs. Un célèbre collectionneur, qui prêtait deux toiles et beaucoup plus d’influence que de peinture, venait pourtant de recevoir une invitation assez incongrue : une viewing privée à Belleville, cinq œuvres inconnues, tenues hors marché, consultation sur rendez-vous. Dans ce métier, personne n’écrit jamais le mot poison. Les gens bien élevés préfèrent l’expression fonds inédit. Le collectionneur avait senti le danger avant même d’examiner les tableaux. Il avait appelé Solane. Solane avait fait vérifier une réserve discrète. Cinq toiles manquaient. Puis il m’avait fait venir. Il ne cherchait pas un policier pour résoudre une énigme. Il cherchait un homme assez usé pour descendre le premier dans l’égout et marcher sur le rat crevé.


J’accompagnai donc Solane jusqu’à Belleville. L’appartement occupait un troisième étage d’arrière-cour sans ascenseur, le genre d’endroit qu’un agent immobilier appelle confidentiel quand il n’ose pas dire misérable. Dans l’escalier, nous croisâmes deux couples qui redescendaient en parlant bas, avec cet air comploteur des initiés qui viennent de voir une pièce quitter la réserve et qui calculent déjà ce que le scandale ajoutera à la cote. Aucun ne reconnut Solane. Cela valait mieux pour tout le monde. Arrivé sur le palier, il ralentit d’un pas. Pas par prudence. Par contrariété. Il avait la tête d’un homme qui venait de découvrir qu’un invité avait fouillé dans un tiroir fermé à clé.


L’odeur nous prit dès l’entrée : laine mouillée, peinture écaillée, parfum lourd, le bouquet habituel des marchandises délivrées à l’arrière du camion. Cinq toiles noires et rouge barbaque tenaient les murs sous des spots de chantier. Pourtant, au premier regard, on retrouvait bien l’univers de Solane : les fenêtres hautes, les murs pâles, les meubles réduits à presque rien, cette discipline de restaurant chic qui faisait saliver les revues d’art et les veuves fortunées. Puis le fond de teint commençait à partir en vrille. Une vitre retenait un visage. Un angle de plafond fleurissait en moisissure. Un fauteuil gardait la fatigue d’un corps parti trop vite. Je connaissais la peinture officielle de Solane. Je la connaissais assez pour voir ce qui clochait ici. Ce n’était pas une imitation. C’était la même main, mais débarrassée de ses gants blancs. Solane resta dans l’embrasure, bras croisés, visage livide.


Je passai devant. Bruno Kessler marqua un temps en apercevant Solane. Puis il se tourna vers moi et se présenta d’une voix bien gominée : directeur du fonds et des archives Solane. Il ne fallait pas sortir de Saint-Cyr pour lire l’affaire. Kessler était à son affaire. Il avait la main sur les réserves, les mouvements d’œuvres et la manière de faire mousser tout cela sans trop suer du marcel. Il allait révéler au monde un style inédit de Solane. Mais cette fois, il avait poussé le bouchon un peu trop loin.


Kessler invita Solane à entrer. Après tout, rien de tout cela n’aurait été possible sans son génie. Je m’étonnai du calme du peintre. J’avais l’impression de jouer dans un vaudeville où toutes les entrées et les sorties par la porte des coulisses étaient déjà marquées au crayon dans le script. Solane ne se demandait manifestement pas pourquoi ses tableaux se trouvaient ici. Il le savait trop bien. Il voulait savoir qui les avait tirés de leur purgatoire. Il intima à Kessler de faire décrocher les toiles, de les emballer, puis de les renvoyer sans délai à l’atelier. Kessler se raidit, protesta, tenta encore de vendre son coup tordu comme une initiative nécessaire à sa rétrospective. La conversation tourna vite au vinaigre. Solane lui signifia qu’il pouvait désormais trouver un autre pigeon à plumer. Le peintre décrocha les tableaux, m’en balança trois dans les bras. Et nous sortîmes.


Solane referma le coffre de sa voiture, puis me proposa de l’accompagner jusqu’à son atelier. Je refusai. J’avais vu ce qu’il y avait à voir. Pour le reste, il n’avait qu’à venir au commissariat s’il voulait déposer plainte.


Il débarqua le lendemain matin à mon bureau. Il ne voulait pas porter plainte. Pas maintenant. Pas au moment où toute la presse d’art avait déjà ciré les pompes de sa rétrospective. Il se disait juste préoccupé. Toute cette histoire ne sentait pas bon. Une façon polie de dire que l’odeur du roussi commençait à lui remonter jusque sous les narines. Comment ce charognard de Kessler avait-il trouvé la clef de sa réserve ? À l’entendre, la chose était matériellement impossible. Lui-même n’y avais plus mis les pieds depuis des années. Je sortis deux dosettes de café filtre et une tasse à peu près propre. En discutant, un nom insista presque sans effort : Simon Varga. Je l’avais croisé jadis dans une note de catalogue, enterré entre deux lignes écrites par un pigiste stagiaire. Solane me remémora qu’ils avaient partagé un atelier à Montreuil, disparu dans un incendie à la fin des années quatre-vingt-dix, Varga et toute leur production avec. Je n’avais rien de plus à me mettre sous la dent et, de toute façon, Solane avait choisi d’en rester là.


Je doutais pourtant que le peintre se soit déplacé uniquement pour faire la dinette avec moi. Simon Varga avait remis les pieds dans la pièce un peu trop vite. Je fis remonter le vieux dossier d’incendie par les archives de la PJ. L’atelier de Montreuil avait brûlé vite et proprement, ce qui arrive souvent quand le feu trouve des solvants, des toiles et du bois sec. Un corps entièrement calciné avait bien été retrouvé, et l’on avait conclu qu’il s’agissait probablement de Varga. Le dossier tenait en peu de pages. Aucune identification formelle. Solane était sorti vivant. Varga s’était dissous dans la version des autres. Et Solane n’était pas encore la coqueluche de la rue de Seine.


Le dossier d’assurances mentionnait que Varga avait laissé une compagne et une fille. La mère était décédée depuis la tragédie. Je vérifiai l’adresse de la fille, Nora. Pré-Saint-Gervais. J’avais le temps d’y passer avant le dîner. Elle tenait un atelier de restauration, un de ces endroits où l’on rafistole les plaies des tableaux des autres pour un salaire qui suffit à peine à garder les mains propres. Elle travaillait juste, avec des gestes trop précis pour le monde qui la payait. Elle avait trois ans au moment de l’incendie. Son père lui avait donc laissé moins de souvenirs qu’une mauvaise photographie. Sa mère avait tenu la barre jusqu’à ce qu’elle soit emportée par la COVID. Après quoi il ne lui était plus resté de cette période maudite qu’une malle sauvée du feu. Dedans dormaient des contrats divers, des polaroids de l’atelier de Montreuil, deux carnets d’études et une cassette audio. Nora étala les photos sur une table basse. On les voyait les deux artistes devant la même série d’intérieurs. Varga chargeait la toile de masses sombres, de présences, de restes humains qui refusaient de quitter la pièce. Solane, lui, retirait, calmait, lissait, remettait un peu d’air et juste assez de lumière pour qu’on puisse accrocher ça sans perdre l’appétit. Les deux hommes travaillaient ensemble comme des frères siamois, l’un contre l’autre. Chacun entrait dans le motif de l’autre pour le reprendre, le tordre, le corriger, l’assombrir ou le blanchir. Ils signaient des deux mains, l’un était gaucher, l’autre droitier. À la fin, on ne savait plus très bien qui avait ouvert la porte et qui avait laissé passer le courant d’air. Interrogée sur leurs rapports réels, Nora n’en savait pas grand-chose. Juste ceci : quelques semaines avant l’incendie, le succès inattendu de Solane avait commencé à gâter l’air de l’atelier. Solane ne s’était jamais manifesté depuis l’enterrement de son père. Elle suivait sa carrière à travers les revues, avec ce léger coup au cœur que laisse parfois la réussite des autres. Ah si. Quelques semaines plus tôt, un journaliste du webzine ArtyShoc était venu la voir pour obtenir une photographie de ses parents. Les seules où son père apparaissait vraiment étaient celles des deux jumeaux devant leurs œuvres à deux mains.


Je rentrai au bureau avec mon idée derrière la tête. Et si la petite restauratrice avait profité de la rétrospective Solane pour déterrer la hache de guerre et ressortir son père de la fosse ? Histoire de rappeler au monde que Solane ne valait peut-être pas grand-chose sans Varga.

Mouais. Mais la clef de la réserve privée de Solane restait sur la table. Et je ne voyais toujours pas comment la petite restauratrice aurait pu la faire tourner.


Un coup de fil à la publicité foncière me sortit l’adresse de cette fichue caverne d’Ali Baba. Même les planques les plus discrètes ont toutes le même défaut : elles finissent par apparaître quelque part, au moment de payer pour leur silence. C’était à Aubervilliers, dans une ancienne réserve de décors de théâtre à la retraite. Le bâtiment dormait derrière des palissades et des pneus crevés, comme une opérette qui aurait mangé ses acteurs.

Le gardien m’indiqua sans hésiter la cave du peintre. Il faillit s’étouffer en découvrant le cadenas cisaillé. La réserve de Solane occupait toute la profondeur du bâtiment. Des dizaines de toiles sombres signées Varga s’alignaient sur des racks métalliques. Toute l’œuvre du disparu dormait là. L’incendie de l’atelier n’avait donc rien détruit d’essentiel. Kessler connaissait cette cave depuis longtemps. Ça se lisait dans l’ordre méticuleux des fiches, les photos, toute la paperasse impeccable des hommes habitués à gérer la fortune des autres. Mais il n’avait dû comprendre que récemment ce qu’il tenait vraiment. Il avait fallu un polaroid lâché par Nora, deux ou trois murmures dans les revues, et le nom de Varga recommençant à traîner sur le marché comme une odeur de grillé. Tant que la cave restait au sous-sol, elle pouvait passer pour une manie de collectionneur privé, gênante comme une chaude-pisse peut-être, digérable, en tout cas. Mais le macchabée avait remué dans sa boîte. À partir de là, la digestion devenait plus compliquée. J’allais ressortir lorsque j’aperçus un lot de photocopies. Je les parcourus. L’inventaire général. Description des œuvres, mouvements de réserve, et, dans la dernière colonne, les sorties vers l’atelier de Solane. La plus récente datait d’à peine deux semaines.


Je n’eus pas le temps d’aller plus loin. Un coup net me prit à la tempe. Un second entra sous les côtes avec l’application d’un artisan boucher. Quand je revins à moi, le gardien gisait blessé à quelques mètres d’une toile lacérée de haut en bas, je serrais dans mon poing un cutter, la police et la presse déboulaient par l’escalier de service avec ce pas pressé qui sent moins l’alerte que l’invitation. La nuit se termina pour moi en garde à vue. J’en sortis moins grâce au témoignage du gardien, encore à moitié dans les vapes, qu’à deux vieilles dettes et à l’humeur massacrante du Pacha, qui flaira tout de suite le coup monté et la fuite vers la presse.


Je n’avais pas encore assez de preuves, le Pacha avait réussi à négocier un délai auprès des journalistes concernés. Moi, j’avais sa bénédiction pour me faire Kessler. Tout pointait vers lui. Il avait le mandat, la logistique, le cynisme vissé sur sa gueule de rat d’égout. C’était lui qui avait soufflé sur la braise. Lui qui avait monté sa petite sauterie de Belleville. Lui qui avait choisi ses invités avec assez de précision pour que le tam-tam gagne jusqu’à Solane et que personne ne puisse jurer de rien. Lui encore qui s’était arrangé pour se faire jeter par son client, proprement, devant un flic sorti du chapeau de Solane, histoire d’avoir le beau rôle. Ensuite, il n’avait plus qu’à laisser courir l’image : ce même flic retrouvé au fond d’une cave pleine d’œuvres disparues de Varga, un cutter dans une main, une toile lacérée dans l’autre. La rumeur ferait le reste. Règlement de comptes entre artiste véreux et flic ripou. Quarante-huit heures avant la grand-messe du Palais d’Iéna, c’était une façon d’incendier la salle sans craquer d’allumette. Je ne doutais pas non plus qu’il avait gardé l’inventaire original bien au chaud, tout en livrant une copie probablement retouchée pour l’histoire de l’art officielle. On ne conserve pas ce genre de papier pour l’amour des colonnes. On le garde pour le jour où l’on présente l’addition. La copie grillait définitivement Solane. Mais il devait rester quelque part une mycose plus honteuse à monnayer. Tout cela se tenait. Trop bien, même. Il manquait pourtant l’essentiel. Kessler savait manifestement exploiter une cave. Il ne l’avait pas creusée.


Je retournai voir Nora avec les côtes en verre pilé et la bouche pleine de fer. Sur la cheminée trônait une photographie prise à l’atelier de Montreuil. J’y repérai une femme assise de dos, robe sombre, nuque penchée. Nora me confirma qu’il s’agissait de sa mère. Elle alla chercher la cassette et un vieux lecteur, posa le tout sur la table et lança la bande. Elle m’expliqua que sa mère avait pris l’habitude d’enregistrer les discussions dès que les deux amis parlaient contrat. Dans ce milieu, les promesses sèchent plus vite que la peinture. Un souffle rauque sortit d’abord, puis deux voix d’hommes. Varga tenait bas. Solane montait vite. Une bouteille racla sur une table. Le verre claqua contre le bois. La voix de la mère surgit alors, basse, serrée : « Adrien, laisse ça. » Solane repartit, plus sec, plus haut : « Sans moi, ton mec ne serait rien. Ses trucs, c’est de la merde qui dégueule des chiottes. » Varga répondit trop loin pour que je saisisse les mots. J’entendis seulement la rage. Puis tout lâcha d’un coup. La mère cria. Quelque chose de lourd tomba avec un bruit mat. Une chaise râpa. Après quoi les voix se noyèrent dans un souffle plus fort. Le feu venait de prendre. L’atelier se mit à crépiter dans le haut-parleur. On entendit une course dans un couloir. Quand la bande s’arrêta, Nora regardait le lecteur. Moi, la photo.


Je ne tenais ni une preuve d’homicide, ni celle d’un accident domestique aux conséquences fâcheuses. Je tenais seulement de quoi comprendre le silence de la mère de Nora pendant toutes ces années. Probablement une assurance-vie, une gamine sur les bras, la vie qui coûte plus cher que la morale. Mais, j’avais mieux. J’avais la phrase qui goudronnait toute la carrière de Solane.


Je sortis de chez Nora avec dans la poche la cassette et deux polaroids, et dans le crâne cette musique de cave. Le reste ne demandait pas de génie. Kessler avait probablement encore un fond de tiroir pour humilier Solane et faire mousser la cote quelques semaines de plus. Mais ce rat sentait déjà l’article soldé. Il avait paniqué à cause de ce fichu polaroid sorti sur un webzine bien trop curieux. Une bonne part des Varga retrouvés reviendrait à Nora. Sans le scandale, son père serait resté enterré sous la poussière. Avec lui, il remontait en peintre maudit, parti trop tôt, béatifié. Le marché raffole de ce genre de résurrection.


De retour au bureau, je comparai les formats, les hauteurs de châssis, les scènes privilégiées de Solane éditées sur catalogues et les vieilles photographies de Montreuil. Les mêmes angles revenaient comme des remords bien élevés : une fenêtre trop haute, un fauteuil mangé d’ombre, une plinthe, un coin de lit. Solane n’avait pas enterré Varga. Il l’avait apprêté. Depuis trente ans, il continuait manifestement à tendre ses clairs sur une viande sombre. Son art ne naissait pas malgré cette couche. Il naissait d’elle.


Le matin du vernissage réservé aux mécènes, je trouvai Solane seul derrière la grande salle, en costume sombre, visage de cire, devant une caisse encore ouverte. Le Palais d’Iéna faisait ce bruit de ruche embrumée qu’ont les lieux avant l’arrivée du beau monde. Je posai l’une des photographies sur la table. Solane regarda longtemps sans toucher. Je lui dis que Kessler n’avait fait qu’ouvrir le soupirail. Je lui dis surtout qu’un homme peut cacher sa nuit, pas peindre sans elle. Il releva la tête. Je vis pour la première fois non un peintre célébré, mais un type exténué d’avoir passé sa vie à vivre au-dessus d’une cave. Il murmura qu’avant que l’incendie ne s’étende complètement, il avait récupéré le plus important : des toiles brûlées sur les bords, des commencements, des fonds, des présences trop lourdes pour sortir seules. Varga était déjà mort, il ne pouvait plus rien pour lui. Il avait retravaillé les toiles d’abord pour sauver, ensuite pour tenir, enfin parce qu’il ne savait plus faire autrement. Varga lui avait appris le poids. À l’inverse, il lui avait appris l’air. Aucun des deux n’avait jamais travaillé proprement sans l’autre. Puis les galeries avaient choisi leur chouchou. Le reste avait suivi comme on suit parfois un corbillard, sincèrement peiné mais délivré.

Je lui répondis qu’il lui restait une seule manière de ne pas finir en faussaire de lui-même. Pas une défense. Pas un communiqué. Un geste. Le sien. Une performance, pourquoi pas. Solane ferma les yeux comme un homme qui accepte enfin de payer comptant. Il prit le polaroid. Il prit le cutter que je lui tendais. Puis les gens entrèrent.


La conférence inaugurale commença sous les formules d’usage, l’élégance, la retenue, la lumière intérieure et toute la liturgie pour fortunes bien peignées. Kessler flottait près du premier rang avec sa tête de bedeau repassé. Il m’aperçut et sortit son sourire de canasson. Nora se tenait au fond, droite, maigre, grise, les mains jointes comme à un enterrement.


Solane parla deux minutes. Il remercia, cita les institutions, la commissaire, les prêteurs. Puis sa voix changea. Il quitta le pupitre, traversa la salle et s’arrêta devant la pièce maîtresse, celle que le catalogue appelait Chambre au matin. Il y fixa le polaroid avec une simple punaise, pile à l’endroit où la vieille photographie montrait la même fenêtre, le même fauteuil, mais noyés d’ombre. Les premiers rangs se penchèrent. Le reste de la salle ne comprit pas encore. Solane glissa alors la lame dans un angle discret du tableau, souleva une peau de peinture grande comme un timbre-poste, et laissa paraître dessous un brun épais, un vert noirci, une touche nerveuse qui n’avait rien de ses manières d’hôpital privé. Personne ne parla. Solane regarda la petite blessure comme on regarde une dent qu’on vient d’arracher à soi-même. Puis il dit simplement : « Je n’ai jamais peint seul. »


Kessler blêmit net. Son sourire resta en plan. Son coup de génie au caniveau. Coiffé au poteau. La commissaire d’exposition demeura immobile, bouche entrouverte, prise entre la catastrophe et son devoir de la nommer autrement. Nora, elle, ne bougea pas. Elle regarda Solane. Son père venait de refaire surface.


Le champagne avait un goût de fer-blanc. Je laissai les mécènes à leurs petits fours. Je n’avais plus rien à faire là. En redescendant les marches d’Iéna, je pensai qu’un homme peut toujours blanchir sa nuit, l’encadrer, la signer et la vendre au prix fort. Ça ne fait pas de lui un autre. Sans l’ombre de lui-même, il n’est rien. Solane venait juste de voir la sienne remonter à la surface. »

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