Lavardec'h — Affaire n°5 — LE PETIT SAINT TRISTE
- Fabrice LAUDRIN

- il y a 7 heures
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« Le vieux arriva un mardi à neuf heures douze, avec un carton à dessins sous le bras, un chapeau trempé et l’odeur d’un voyage trop long pour un homme de son âge. Pas l’odeur grise des banlieues d’ici. Une humidité plus large, chargée de sel, de tabac froid, de laine mouillée et de café de gare avalé dans la nuit. Ça fleurait bon ma Bretagne. Elle s’était assise sur son pardessus, dans les plis de son col, au bord de ses manches. Le vieux avait dû quitter Quimper bien avant l’aube, rouler des heures entre des vitres noires, des traverses humides, puis un métro poisseux, passer le planton encore à moitié endormi, pour venir raconter une histoire que personne n’avait dû prendre au sérieux du côté de sa paroisse.
Les vols ordinaires fatiguent. On vous prend une montre, un portefeuille, une femme, parfois les trois dans le même quartier. Cet homme-là portait autre chose. Une voix nette, tenue, avec dessous une colère froide de propriétaire qu’on n’a pas cambriolé mais humilié. Il posa sur mon bureau une photographie jaunie, un catalogue de vente, et dit : “Commissaire, on ne m’a pas volé mon tableau. On lui a changé sa famille.” Je lui montrai une chaise. Il la regarda étrangement, puis il s’assit avec cette prudence des gens de province qui savent qu’après un long voyage le monde peut très bien avoir changé de nom sans prévenir, et qu’à Paris on reste volontiers condescendant avec les ramasseurs de guano.
Il s’appelait Delorme. Ancien notaire. Chez lui, le tableau s’appelait depuis quarante ans Le Petit saint triste. Un Christ adolescent avec une boule dans la main, peint sur bois, sombre, mince, pendu dans un couloir entre un baromètre dépressif et un portrait de grand-tante qui avait l’air d’avoir vu passer trois invasions prussiennes et deux mariages. Personne ne regardait ce panneau. La famille passait devant comme on passe devant un vieux parapluie. On sait qu’il est là. On espère ne jamais devoir l’ouvrir. Puis la maison fut vendue, le contenu dispersé, et le petit saint triste fut adjugé dans une salle des ventes sous une attribution molle, un de ces libellés qui endorment les enchères et font frissonner les amateurs : atelier lombard, XVIe siècle. Le prix suivit. Misérable, mais sans vulgarité. Le vieux avait pris soin d’en faire faire une photographie avers et revers, en taille réelle, manie d’archiviste des mémoires familiales. Six mois plus tard, le même morceau de bois reparut dans un beau catalogue parisien, sous une lumière de confessionnal, avec une notice de quinze lignes, trois notes de bas de page et un nom énorme : Matteo Varesi. Je n’avais jamais entendu parler de Matteo Varesi. Dans le marché de l’art, c’est souvent une excellente raison pour qu’un homme vaille déjà une fortune.
L’affaire avait failli ne jamais commencer. J’étais prêt à renvoyer Delorme à son train de retour avec une poignée de main, deux phrases de consolation et l’idée assez juste que le marché de l’art vit de ce genre d’exercice. On tond un Breton, on graisse une notice, on hausse une attribution, et tout le monde appelle cela une redécouverte. J’avais vu plus gras. Mais ce qui me retenait malgré moi, c’était le montage. La notice du catalogue en livrait la grammaire avec une netteté presque académique. Un vrai cas d’école. Personne n’avait menti. Le restaurateur avait repris le support. Le marchand avait accompagné une redécouverte. L’expert avait trouvé l’hypothèse féconde. Dans ce milieu, on ne poignarde pas. On calibre une phrase, puis le prix fait le reste. Delorme ne réclamait pas son tableau. Il s’était fait un devoir de dénoncer un abus. Je lui dis que le marché de l’art n’était pas un délit en soi. Sans lui, pas de salle des ventes, pas de galerie, pas même les belles notices de catalogue qui font avancer l’histoire de l’art. Une attribution plus haute, un catalogue plus habile, un prix plus insolent, la loi supporte très bien tout cela. Il hocha la tête, comme un homme qui avait déjà bouffé de ce sermon. Puis il posa un doigt sur la vieille photographie et dit : « Alors regardez mieux, commissaire. Parce qu’ils n’ont pas seulement vendu plus cher. Ils ont d’abord nettoyé ce qui gênait. ». Là, je cessai de penser à son train de retour. Le vieil entêté me fit comprendre qu’il camperait à l’hôtel jusqu’au dernier sou. L’argent ne comptait plus. Il voulait seulement qu’on cesse de le faire passer pour un couillon. C’était une question d’honneur.
Imparable.
Je commençai par le restaurateur. Les hommes qui nettoient les tableaux enlèvent souvent davantage que la saleté. Son atelier dormait dans un sous-sol qui sentait l’alcool, la colle chaude et le travail bien fait, ce qui, dans certains métiers, suffit déjà à vous rendre prudent. Il me reçut en blouse grise, avec des mains fines et une voix d’hôpital. Il m’expliqua qu’il avait retiré un vernis tardif, corrigé des repeints, allégé le dos, stabilisé le panneau. Je l’écoutai avec cette attention polie qu’on accorde aux gens capables de vous raconter un enterrement comme une cure thermale. Puis je demandai les photographies avant traitement. Il me montra celles d’après. Je demandai les clichés du revers avant intervention. Il me répondit qu’ils n’apportaient rien à la lecture. Les vrais ennuis parlent souvent comme ça, sur un ton administratif. La phrase signifiait qu’avant les soins une chose parlait peut-être un peu trop bien. Je lui montrai la vieille photo de Delorme. On distinguait au revers, de biais, un reste de marque ovale et une petite étiquette rongée. Sur les images récentes, plus rien. Le bois avait été aminci avec une conscience qui frisait la piété. « Il fallait respirer », me dit-il. C’était la première fois de ma carrière qu’on m’expliquait qu’un tableau devait d’abord oublier pour mieux respirer.
Le marchand vint ensuite. Tout était propre chez lui. Le bureau, le costume, la voix. Il parlait du tableau comme d’un enfant perdu enfin rendu à la bonne famille. Il disait lui rendre sa place, réparer une vieille erreur, corriger l’histoire. Je lui demandai si cette ascension ne lui semblait pas un peu rapide. Il me répondit que l’histoire de l’art connaît parfois des réveils tardifs. Je lui dis que, dans mon métier aussi, certaines vérités se réveillaient sur le tard, surtout quand l’argent commençait à sentir le juge. Il sourit. Le genre de sourire qui vous ferme une porte en ayant l’air de vous offrir un fauteuil.
L’expert vint enfin. À lui seul, il valait le déplacement. Sec, net, froid. Le genre d’homme qui aurait pu devenir notaire, mais qui avait choisi la peinture parce qu’on y nuance mieux les certitudes. Il ne donnait jamais un nom. Il le laissait tomber doucement. Il me parla de modelé, de drapés, d’un dessin napolitain, d’une main supérieure dans certains passages. Je lui demandai ce qu’il faisait de Lorenzo Bassi, le petit nom de l’inventaire domestique. Un provincial de second rang, documenté juste assez pour gêner, pas assez pour nourrir une salle. Il répondit sans ciller que les attributions faibles ont souvent la longévité des erreurs commodes. Je notai la phrase. Dans sa bouche, elle signifiait qu’un père pauvre peut durer très longtemps, jusqu’au jour où un père riche devient utile.
Tout le mécanisme tenait là. Le tableau avait déjà un père, mais un père modeste. Il vivait sous un petit nom, dans une petite maison, pour des yeux qui n’attendaient pas de lui autre chose qu’un peu d’ombre dans un couloir. Puis le marché l’avait regardé comme certaines familles regardent un enfant dont elles découvrent soudain qu’il pourrait hériter d’un oncle américain. À partir de là, la morale change de moustoir. Il ne s’agissait plus d’authenticité au sens noble. Il s’agissait de paternité solvable. On n’avait pas trouvé un maître. On avait organisé une adoption. Le notaire, en entrant chez moi, avait dit la vérité mieux que tout le monde. Ce qui l’indignait n’était pas le prix. C’était l’état civil.
La vente devait avoir lieu le vendredi soir. Je ne suis pas entré là-dedans à la Starsky & Hutch, en déboulant pour la galerie avec plus de testostérone que de procédure. Les maisons de vente aiment beaucoup la police, à condition qu’elle reste dans les romans. Dans la vie, elles préfèrent les avocats. Je n’ai donc rien envoyé à l’étude. Je n’en avais ni le droit ni le goût. Je conseillais à Delorme de faire partir le dossier par son conseil. La vieille photographie. L’inventaire domestique. La note sur l’effacement du revers. La contestation du parcours de l’œuvre. La mise en demeure. L’étude reçut tout cela avant midi. À dix-sept heures dix, le lot fut retiré. Sobrement. Pas de drame. Pas de scandale. Trois mots sur un feuillet complémentaire : provenance à approfondir. Dans le marché de l’art, c’est une manière polie de dire que le cadavre commence à sentir.
Je revis Delorme le soir même. Il ne paraissait ni soulagé ni fier. Il me demanda seulement : « Alors, commissaire, c’était vraiment un Bassi ? » Je lui répondis que je doutais de Bassi presque autant que de Varesi, et que l’affaire ne portait plus là-dessus.
Le Petit saint triste méritait peut-être autre chose que sa petite vie de couloir. C’était même le problème. Une chose de cette qualité, laissée sans père reconnu, devient vite dangereuse. Elle flotte. Elle glisse d’un regard à l’autre. Elle laisse le désir tourner autour d’elle sans point d’arrêt. Dans ce milieu, à la manière de, d’après, attribué à, entourage de suffisent d’ordinaire à faire tenir les choses. Ce qu’on supporte mal, c’est ce qui n’est pas fixé. Alors on lui ont trouvé le patronyme qu’il lui fallait. Pas pour l’éclairer. Pour l’arrêter net. Pas pour dire enfin ce qu’il était, mais pour empêcher qu’il puisse encore signifier ailleurs. Le reste suivit la loi du marché.
J’ai refermé le dossier sur une phrase qui ne plaira ni aux experts ni aux maisons de vente : on n’avait pas découvert un maître. On avait donné au tableau le père nécessaire pour que le marché cesse d’avoir peur de lui. »

Les choses sans père qui flottent...