Lavardec'h — Affaire n°6 — Bouche cousue
- Fabrice LAUDRIN

- il y a 1 jour
- 8 min de lecture
Le carton d’invitation de Lormier m’attendait depuis trois jours sur la cheminée. Papier épais, gravure discrète, rien qui force le goût, vernissage en présence de l’artiste Antoine Lenoir. Je n’étais pas dupe. Il ne m’invitait ni par amitié, encore moins pour mon compte en banque. Rue de Seine, c’est la Mecque des marchands d’art. Avec les années, j’avais eu plus ou moins affaire à chacun d’eux. On ne me faisait pas venir là seulement pour boire un blanc tiède sous des halogènes bien réglés. J’étais devenu, malgré moi, une manière de garantie. Le commissaire des petits tracas du marché parisien. L’homme qu’on montre sans le montrer, assez près du vestiaire pour rassurer les acheteurs, assez loin du buffet pour ne pas salir la fête. Lormier tenait à ce que certaines personnes me voient là, verre en main, calme, à ma place, comme si sa maison savait tenir jusqu’aux incidents en laisse. C’était de bonne guerre. Moi, j’y entretenais mon petit bestiaire des langues pendues.
Le beau temps avait tendu Paris comme une corde de violon. Autant que les strings de Paris-Plage. Rue de Seine brillait sec. La pluie arrange les façades et ment pour elles. Le soleil est plus vicieux encore. Il creuse des ombres sous les corniches et dissimule les fissures. J’arrivai tôt, au bon moment, quand une galerie ressemble encore à un étal de camelot, pas encore à un entonnoir de voix vernies. Lormier me reçut avec sa chaleur mesurée, celle qu’il réservait aux gens utiles, présenta mon nom à un couple suisse, à une conservatrice de musée, à un Luxembourgeois qui sentait le conseil d’administration et le métal poli, puis me rendit à moi-même avec l’air de ne rien calculer. C’était très bien joué. Un homme trop montré devient un accessoire. Un homme laissé libre devient un signe qu’on se passe de loin. Je pris un verre, fis le tour des toiles.
Douze portraits de femmes. De grands formats. Du métier. De la tenue. Les chairs respiraient sans crème, les étoffes ne s’époumonaient pas, les regards tenaient bon. Je me méfie davantage des hommes de talent que des faussaires. Les escrocs grossiers livrent vite leur ficelle. Les autres creusent. Je refis le tour plus lentement. La série travaillait avec une patience de prédateur. Ici une main remontait trop haut. Là un verre coupait la ligne des lèvres. Plus loin un bouquet venait mourir au bord de la bouche. Ailleurs une ombre descendait juste assez pour barrer le joint des lèvres. Le procédé changeait d’habits, jamais d’idée. Chaque visage conservait son autorité, sa nuque, ses yeux, parfois une insolence légère, mais aucun n’atteignait le point où une parole aurait pu prendre corps. Les tableaux s’arrêtaient toujours juste avant l’aveu. Je compris alors pourquoi l’ensemble tenait si bien. Lenoir ne peignait pas des femmes paisibles. Il peignait le point exact où il fallait les retenir.
La salle se remplit sans bruit. Une critique d’art courtisée dans le milieu avançait déjà sa petite phrase sous un sourire de circonstance. Une “maryline” souffla, devant une toile, qu’elle aimait ces visages parce qu’ils ne demandaient rien. Elle croyait parler peinture. Elle venait de décrire son idéal domestique. Le couple suisse lisait les cartels comme des maquignons regardent des bêtes avant la vente. Le Luxembourgeois, lui, regardait les toiles. Vraiment. J’étais chez moi dans ce théâtre-là. Je connaissais le prix des souliers qui glissaient sur le parquet, le poids d’un silence au drap qui le portait, l’instant très exact où une soirée cesse de respirer pour commencer à se surveiller. Je remarquai la femme au fond de la salle au bout de quelques minutes. Manteau sombre, visage sans apprêt, rien d’ostensible. La tenue particulière des gens qui ne viennent pas pour entrer dans la lumière, mais pour déplacer un clou dans la charpente. Lenoir leva les yeux sur elle. Son visage bougea d’un rien. Il ne m’en fallut pas davantage.
La critique d’art venait d’achever sa prose quand la femme parla. Elle ne haussa pas la voix. Elle n’en avait pas besoin. “Ce n’est pas le silence. C’est l’endroit où Lenoir fait taire ses modèles.” La phrase coupa la salle en deux. Sans fracas. Sans appel. Les regards retournèrent aux toiles, et ce qu’ils y virent ne jouait plus pour le même camp. Les mains n’avaient plus l’air gracieuses. Les bouquets faisaient écran. Les verres servaient d’alibi. Les bouches absentes tenaient tout le mur. Lormier fit ce qu’il fallait. Vite. Bien. Pas de scandale. Pas de muscles. Pas de voix haute. Seulement l’élégance des maisons solides quand elles expulsent sans donner l’impression de toucher. Une minute plus tard, elle était dehors. La soirée reprit. De travers.
Je sortis derrière la femme. Rue de Seine dépliait plus crûment ses ombres sous les corniches. Elle alluma une cigarette. Son nom me revint avant sa voix. Hélène Rivaud. Je l’avais déjà vue dans deux petits Lenoir, du temps où il peignait encore pour vivre et non pour consolider sa cote. Elle me regarda à peine. Juste assez pour savoir si j’étais capable de comprendre. “Il ne peint pas leur silence, dit-elle. Il repeint la réponse.” Je fis mine de ne pas saisir. Alors elle lâcha le fait. Le portrait promis à Genève, celui du fond à droite, avait encore toute sa bouche hier soir. Elle le savait : elle l’avait vu à l’atelier. Ce matin, pendant l’installation, elle avait dit à Lenoir qu’il ne pouvait décidément pas s’empêcher de clore les becs. Il n’avait pas aimé. Pas à cause d’une vieille histoire entre eux. Parce qu’elle avait vu la bouche avant la retouche. Elle jeta sa cigarette et descendit la rue. Ce n’était pas la confidence d’une amante délaissée. Elle me laissait un point de couture défait. Les gens sérieux ne bavardent pas quand ils tiennent un fait.
Quand je remontai, Lormier m’attendait déjà avec son histoire prête. Ancienne modèle. Ancienne liaison. Caractère difficile. Retour prévisible. Rue de Seine, on était habitué aux militants de tout poil venant troubler les vernissages. Il parlait bien. Trop bien. Les mensonges convenables ont ce défaut : ils prennent trop vite la forme du monde. Lenoir, lui, portait l’offense comme une pose qu’il connaissait par cœur. Un peu pâle, jamais nerveux, assez atteint pour paraître digne. Jeanne, l’assistante galeriste, servait les verres, les yeux baissés. Je la regardai plus longtemps que les deux autres. Dans ces maisons-là, la vérité loge souvent chez ceux qu’on paie pour traverser les pièces sans laisser de trace.
Le lendemain, je suivis les trois pistes qu’on m’avait rangées sous le nez avec trop de soin. Hélène avait bien couché avec Lenoir. Tout Paris le savait. Le soir même, un petit groupe militant avait bien semé du grabuge dans une galerie voisine. L’un des tableaux devait bien partir pour la Suisse. Rien n’était faux. Rien ne tombait juste. Hélène Rivaud n’avait rien d’une hystérique. Elle n’avait pas lancé sa phrase au hasard. Je revins donc à Jeanne. Elle tint d’abord, avec cette loyauté triste des employés qui savent très bien ce qu’ils couvrent et ce que cela vaut. Puis elle céda. Le portrait destiné à Genève avait été repris une heure avant l’ouverture. Elle avait vu Lenoir seul devant la toile, pinceau fin, vernis encore frais. Plus net encore, Hélène n’avait forcé aucune porte. Son nom figurait sur la liste des invités, avec un mot de Lormier : à placer près du couple suisse. À partir de là, je n’avais plus une scène. J’avais un dispositif. On avait laissé entrer la femme qui savait. On l’avait laissée parler dans la bonne salle, devant les bonnes oreilles. Puis on l’avait rejetée assez vite pour que sa phrase garde l’odeur de la rancune avant d’avoir le temps de prendre celle d’une preuve.
Après tout, que Lenoir ait la dernière touche sur ses œuvres, c’était légitime. Non. Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre pourquoi Lormier avait orchestré cette confrontation évidente. Je revins donc à Jeanne. Cette fois, elle ne joua plus les braves. Je lui demandai s’il n’existait pas, avant les vernissages, des fichiers numériques pour les assurances. Elle hésita une seconde, puis me fit passer dans l’arrière-bureau. Sur l’écran, elle ouvrit le dossier des constats et des valeurs déclarées. Le portrait destiné aux Suisses y figurait, daté de la veille du vernissage. La bouche y vivait encore. Entière. Entrouverte. Presque insolente. Sur le mur, quelques heures plus tard, elle ne vivait déjà plus. Voilà. Pas une humeur. Pas le fiel d’une ancienne maîtresse. Deux états de la même toile à quelques heures d’intervalle. Je n’avais plus besoin d’interpréter. J’avais deux versions, et moins d’un jour entre les deux. Depuis des années, Lormier vendait Lenoir comme un petit dieu de l’instant saisi, du visage pris sur le vif, de cette vérité du modèle attrapée avant qu’elle n’ait le temps de se reprendre. Les revues avaient suivi. Les entretiens aussi. Tout ce petit monde appelait ça la fulgurance. Sous mes yeux, l’éclair du génie sentait encore le vernis frais.
À partir de là, le parfum du vernissage tourna court. On ne parlait plus d’une ancienne maîtresse venue faire sa scène. On parlait d’une bouche reprise au petit matin, puis clouée au mur comme une vérité qu’on avait eu le temps d’étrangler.
L’affaire tenait enfin d’un seul bloc. Lenoir avait repris la bouche le matin même. Hélène le savait. Lormier, lui, avait compris tout de suite ce qu’un pareil détail pouvait coûter. Depuis des années, il vendait le même homme : celui qui surprend le visage au point vif, celui qui arrache au modèle quelque chose de plus vrai que sa pose. Mais il savait aussi que des rumeurs commençaient à courir, et il en connaissait la source. Il ne fallait donc pas empêcher cette pie jacassière d’ouvrir le bec. Non. Il fallait qu’elle parle. Trop tôt. Au mauvais endroit. Dans le mauvais rôle.
C’est pour cela qu’il l’avait laissée entrer. C’est pour cela qu’il l’avait fait mettre près des Suisses. Ce soir-là, c’étaient les seuls acheteurs sûrs. Les seuls qu’il fallait tenir. Hélène devait parler devant eux. Une fois. Pas plus. Puis sortir assez vite pour qu’ils n’achètent plus seulement un tableau, mais la version qui allait avec. Pas un témoin. Une ex. Pas un fait. Une scène. Pas une vérité. Une femme qui règle ses comptes. Lenoir cousait les bouches sur la toile. Lormier cousait les oreilles autour.
Le soir, je revins à la galerie. Lormier, Lenoir et Jeanne sablaient le champagne en se racontant une seconde fois leur vernissage. Le chèque des Suisses passait de mains en mains. Je sortis de ma poche une copie du fichier numérique et la balançai sur la table de verre. Ça fit un petit bruit sec. Personne ne trouva utile de le commenter. À ma surprise, ce ne fut pas Lormier qui lâcha le premier. Ce fut Lenoir, un peu gris. Il prit la photographie, la regarda longtemps, puis la reposa avec une douceur plus sourde qu’une colère. “Elle allait parler”, dit-il. Sa voix tenait dans son verre vide. Je lui demandai ce qu’il n’aimait pas. Il eut un léger mouvement de bouche, presque du dégoût. “Qu’elles répondent.” Puis il ajouta, plus bas : “Il faut bien que ça monte. Après, je ferme”.
Ainsi, tout était là. Il ne cherchait ni des dociles, ni des romantiques, encore moins des “marylines”. Cela aurait été trop terne. Il lui fallait le point de rupture, l’instant où l’image cesse de tenir, où le visage ne pose plus tout à fait, où quelque chose du dedans pousse jusqu’au bord de la bouche. C’était là que Lenoir prenait feu. Il laissait monter. Il laissait venir. Il laissait le modèle s’approcher de ce qu’il allait dire sans le savoir encore. Puis sa main revenait. Un glacis. Presque rien. Le bec cousu. Ce n’étaient pas des muses. C’étaient des mèches. Il leur fallait d’abord la flamme. Il se chargeait ensuite de l’éteindre.
Je les laissai avec leur champagne, leur chèque et leur bonne conscience. Je n’avais plus rien à penser, sinon qu’il existe des hommes pour laisser monter le vrai jusqu’au bord de la bouche, juste pour le couper net au moment où il allait compter — et qu’à Paris, ce genre de geste peut rapporter très gros.

Commentaires