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Lavardec'h — Affaire n°7 — RICO NIKE LES KEUF

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • il y a 1 jour
  • 10 min de lecture

L’équipe municipale avait roulé son blanc sur le graffiti avant le lever du jour. La pluie de Quimper détrempait déjà la couche fraîche. Sous le badigeon, le noir revenait par taches, sale, têtu, comme un type qu’on croyait enterré et qui remontait réclamer son reste. Je me plantai devant le mur avec mon col relevé, les chaussures déjà mouillées et cette fatigue des lendemains de mauvais whisky où les pensées avancent en crabe. Trois lignes perçaient encore sous le rouleau : RICO. En dessous, NIKE. En dessous, LES KEUF. Sans “s”, sans salamalec, du brut de béton.


Je n’étais pas descendu de Paris pour ce mur. Une petite affaire d’expertise me retenait à Quimper depuis la veille, un dossier de collection privée assez gras pour nourrir deux notaires, entretenir leurs maîtresses et tuer d’ennui un honnête homme. Mais le lundi de Pâques avait vidé les bureaux comme une chasse aux œufs racle le jardin des beaux-parents : à la fin, il ne reste que les oubliés. Pourtant, quelqu’un, au service de la tranquillité publique, s’était souvenu que Lavardec’h traînait dans le secteur. On m’avait donc cueilli à l’hôtel avant le café, comme on fait venir un plombier un jour férié quand la morale publique goutte déjà sur le parquet.


Le brigadier-chef de la Municipale, Le Bihan, voulait un nom, un agitateur à alpaguer, des statistiques à brosser dans le sens du poil et une explication assez rapide pour gaver la mairie, et surtout prouver enfin que la police municipale devait porter une arme, on la menaçait direct, noir sur mur. Et moi j’en devenais le témoin et la caution du grand frère parisien. Je regardai le crépi. Un blaze en haut. Une saloperie au milieu. Une cible en bas. Pas de quoi fouetter un chat. Mais ici on crevait d’ennui. Dès qu’une phrase saigne, les hommes rappliquent avec leur fil blanc et la recousent la plaie du côté qui les arrange.


Le Bihan me servit sa première piste avec la superbe des hommes qui tiennent une solution et se croient quittes de penser. Pour lui, ça venait de Brest. Une petite bande de tagueurs qui se prenaient pour des artistes en crachant de l’ACAB autour des gares, sur les parkings, dans les friches, sur ces rampes de béton gris où les villes vont finir ce qu’il leur reste de nuit. Un collègue, dont la femme jouait à la graphologue, en avait même vu la preuve dans la courbe d’un B et la rechute d’un A. La farce tombait bien. Moi, j’en étais encore à chercher les A et les B dans “Rico nike les keuf”. Je compris surtout qu’il fallait que la menace vînt d’ailleurs. Trois mots sur du crépi, et la brigade de nuit pouvait enfin se rêver à Camerone. Brest ferait l’affaire. Brest portait l’odeur qu’il fallait. Quimper, comme toutes les petites capitales régionales, tenait à sa propreté comme un bedeau à son bénitier.


Je regardai encore le mur. Le mot Nike m’arrêta plus longtemps que les autres. Un flic ordinaire n’y voit qu’une insolence de boutonneux en baskets. Un antiquaire y entend encore une déesse victorieuse. Un homme qui a vécu un peu sait que la rue adore les mots qui servent à plusieurs crimes en même temps. Moi, je dis à Le Bihan que je bandais davantage pour la Nike de Samothrace que pour ses petites frappes en survêt, Brest Olympics ou pas. Il prit ça pour de l’esprit et se rangea à mon avis.


Le Bihan soupesa l’air comme une pie. La tranquillité publique aime le solide : du papier, du corps, du pliable, du saisissable. Faute de prise, la machine finit toujours par se ronger ses propres ongles. Le quartier fit alors remonter de lui-même la seconde piste, celle qui a la douceur vénéneuse des évidences locales. Un gamin traînait régulièrement la savate entre les Halles et le skatepark, maigre petite frappe en survêt lessivé, baskets trop blanches pour être honnêtes, bouche mal élevée, tête assez tendre pour croire qu’un surnom suffit à faire un homme. On l’appelait Rico.


C’est ainsi que le quartier me servit alors son coco avec cette générosité des braves gens qui préfèrent livrer un voisin plutôt qu’héberger un problème. Le Bihan chargea la barque. Le gosse avait déjà pris deux fois pour outrage, une pour un joint, une autre pour le vol minable d’un casque audio. Déjà en primaire, il barbouillait ses cahiers, griffonnait des blazes, traînait du côté des murs. Son dossier ne prouvait rien et je voyais très bien la couture. Je voyais même le fil. Puis je fis ce que font les hommes fatigués quand le métier commence à penser à leur place. Je laissai l’évidence se refermer trop vite, simplement parce qu’elle tombait pile à l’endroit où l’institution aime enfoncer son aiguille.


Le hasard, qui adore les humiliations publiques, nous offrit le décor idéal. L’adjoint au maire chargé de la tranquillité urbaine devait passer dans le secteur avec un photographe local qui préparait un papier sur les dégrations et autres incivilités. Le Bihan me glissa qu’on tenait peut-être le bon moment. On savait que la bande du petit Rico descendait souvent vers midi s’acheter un sandwich à emporter, puis filait vers les marquises du marché couvert, où les ados fumaient en regardant la pluie rayer les vitrines de la rue piétonne. Je n’aimai pas l’idée. Je la laissai vivre, pourtant. J’avais passé l’âge où l’on confond prudence et pureté.


Un flic qui n’a jamais cédé à une scène trop bien ficelée n’a sans doute jamais travaillé ailleurs que dans les romans de gare. Nous l’attendîmes sous l’auvent, dans cette lumière grise qui donne à la Bretagne la mine d’un dimanche blafard lavé au gros sel. Le gamin arriva avec deux potes. Le Bihan le reconnut et gonfla déjà les épaules. Le photographe traînait encore près de l’adjoint. Le marché recrachait ses odeurs de poisson, de carton mouillé et de beurre trop cuit. Je sortis du recoin, je l’appelai par son surnom, et je vis aussitôt dans ses yeux la panique des pauvres types qui ont appris très jeune qu’un homme en manteau sombre ne vous appelle jamais pour vous offrir des roses.


Je le coinçai contre la grille fermée d’une boutique. Le Bihan lui prit le bras avec trop de zèle. Les copains reculèrent d’un pas, soulagés de voir tomber l’un des leurs pourvu que ce ne fût pas eux. Le gamin nia avant même que je parle. J’avais le mur dans la tête, les trois lignes, le nom en haut, l’invective du milieu, la cible en bas. Je lui demandai qui avait tenu la bombe. Je lui demandai pourquoi son blaze trônait en tête du mur. Je lui demandai qui l’avait aidé. Il se grattait nerveusement une balafre fraîche à la commissure des lèvres. Il répétait que ce n’était pas lui, qu’il n’avait rien écrit, qu’on me racontait de la merde. Le Bihan poussa plus fort. Le photographe se rapprocha. L’adjoint au maire huma l’air avec la satisfaction discrète des élus quand un désordre commence à ressembler à une image de campagne municipale. Le petit Rico se mit à trembler. Je pris ce tremblement pour un aveu qui cherchait encore sa sortie. J’aurais dû y lire une autre chose, plus ancienne, plus sombre, le tremblement de ceux que l’autorité n’interroge jamais sans leur rappeler qu’ils ne possèdent même pas leurs propres paroles. Je continuai. Je tartinai jusqu’au bout ma faute de jugement.


La gifle vint d’une femme en doudoune bleue qui tenait son téléphone comme on tient un couteau de cuisine. Elle tenait une boulangerie à vingt mètres de là. Elle avait vu le mur avant le recouvrement municipal et, comme tant de braves gens désormais, elle avait pris sa photo avant de passer à autre chose. Elle ne l’avait pas fait par amour de l’art urbain. Elle l’avait fait parce que la phrase lui avait paru trop précise pour être jetée sans preuve dans le sac des incivilités ordinaires. Elle s’approcha, posa son écran presque sous mon nez et je vis alors ce que le blanc municipal avait presque digéré. Le mur ne disait pas RICO / NIKE / LES KEUF. Le mur disait RICO / NIQUÉ / PAR LES KEUFS. Le rouleau avait avalé PAR, la pluie avait dévoré l’accent, et le pluriel s’était noyé dans la coulure. RICO passait du statut de blaze en bataille à celui de surnom amical. C’était un corps. L’obscénité ne partait pas vers la police. Elle revenait d’elle. Le mur n’accusait pas un auteur. Le mur déposait une plainte. Je relevai les yeux. Le petit Rico me regardait avec cette haine sèche des humiliés qui comprennent avant vous la forme exacte de votre erreur. L’adjoint au maire détourna la tête. Dépité, le photographe baissa son appareil. Le Bihan lâcha le bras du gosse comme une gamine qui vient de toucher quelque chose de gluant. Le quartier avait eu ce qu’il vient toujours chercher dans ces moments-là. Pas la vérité. Une chute à savourer. La mienne.


Le gamin repartit sans courir. Les plus abîmés ne courent jamais tout de suite. Ils veulent d’abord vous laisser pétrir par votre propre honte. Je restai quelques secondes sous l’auvent, planté dans les regards des badauds, le téléphone de la boulangère ouvert sur la photo, comme un analphabète surpris en train de lire le journal à l’envers. Le Bihan marmonna que la photo ne prouvait pas grand-chose, que l’on pouvait truquer n’importe quoi, que les murs mentent. Il disait vrai sur un point. Les murs mentent souvent. Ils mentent comme les rêves, par condensation, déplacement, rature, salive de mots et autres goudrons incompréhensibles. Le problème ne vient jamais de leur mensonge. Le problème vient de ceux qui choisissent toujours le sens qui les arrange.


L’adjoint à la tranquillité publique nous convoqua dans l’heure et nous reçut avec cette courtoisie frigorifiée des chefs qui pensent très fort au service avant de penser au réel. Il me demanda avec insistance de ne plus faire de vagues. Il me rappela que je n’étais pas chez moi. Il me conseilla de laisser les susceptibilités locales aux gens du cru. Je le laissai parler. Quand un élu commence autant à protéger sa maison, c’est que ça sent déjà le roussi dedans.


Je sortis sans Le Bihan. Un détail me grattait encore. Les petits conseils insistants protègent surtout ceux qui les donnent. J’allai au service de propreté. Un employé sec comme un manche à balai me sortit ses tournées, ses horaires, ses seaux et ses rouleaux. Il n’effaçait pas par conviction. Il effaçait parce que l’ordre lui tombait dessus comme la pluie sur les toits. Il était d’astreinte cette nuit là, une intervention prioritaire avait été demandée d’urgence. L’appel venait de l’Hôtel de ville. Pas de l’élu. Pas du standard. Du portable de Le Bihan. Je tenais un bout du mécanisme. Le brigadier-chef avait voulu son blanc tôt. Très tôt. Presque avant le jour. On presse le recouvrement d’un graffiti quand on a peur de ce qu’il bave, pas quand on cherche un auteur.


Je retrouvai ensuite Rico chez sa mère, un appartement qui sentait la soupe, la lessive et la colère ravalée. Il ressemblait à un chat de gouttière avec sa lèvre fendue, et sa manière de tenir son épaule droite qui racontait mieux la nuit qu’un rapport bien plié. Il me servit sa version sans théâtre. Contrôle la veille au soir. Tutoiement immédiat. Fouille appuyée. Deux baffes de procédure officieuse. Une mise à plat sur capot pour des baskets de contrebande et un regard de travers. Une phrase d’un policier : « Rico, on t’a bien niqué ce soir. » La nuit même, les copains avaient repris la phrase, puis un autre avait pris une bombe. Le mur n’avait pas fabriqué le malheur. Il l’avait simplement mis à plat sur le crépi. En allant à sa boutique, la boulangère les avait surpris, puis dénoncés.


Je retournai voir Le Bihan dans son petit bureau, derrière le placard à balais municipal. Ce n’était pas un monstre. Les monstres ont le mérite d’avoir un idéal. Lui relevait du modèle courant : un homme qui nomme fermeté ce qui le délasse de sa propre fatigue. Il nia. Puis il réduisit la portée de son geste. Et pour se donner de la mesure, s’agaça de me voir perdre mon temps sur un morveux et trois mots de peinture. Je le laissai s’empêtrer. Je lui rappelai que c’était lui qui était venu me chercher à l’hôtel. Il reconnut avoir eu la main un peu lourde, il accusa le climat du conseil municipal, la nécessité d’un recouvrement immédiat pour éviter que “ça prenne” trop en ville. Pour le reste, il invoqua le métier, les quartiers, les jeunes, la pluie qui tape sur le système, le respect perdu. Il voulait sauver la fonction. Je lui dis qu’il n’avait pas effacé un tag. Il avait retourné une phrase qui tenait encore le gosse encore debout. Il me regarda comme un chien devant un écran de télévision. Les mots dépassaient sa laisse.


En pétard froid, je me payai le culot de retourner voir l’élu à la tranquillité publique. Les bras croisés, il écouta. Je ne lui demandai pas ce qu’il ferait de cette petite aventure. Je connaissais déjà la réponse. Le brigadier-chef mangerait peut-être un rappel discret, une mutation dans un autre service, une petite tape de principe sur la carrière et pouvait certainement oublier son six-coups de shérif à la ceinture. Le petit Rico garderait sa lèvre fendue, son surnom et cette leçon civique qu’on apprend parfois avant l’alphabet : quand une institution vous abîme, elle vous refait le portrait pour que sa version tienne debout à votre place.


Le plus glauque dans l’histoire ne venait même pas du dérapage. L’usure, je la connais. J’y ai cédé plus d’une fois. Non, le plus noir tenait à la mécanique même des mots. Un gosse un peu trop agaçant secoué pour l’exemple. Des copains qui témoignaient comme ils pouvaient. Un service entier coincé entre l’ordre à tenir, le boulot bâclé et le besoin de se recoudre une légitimité.


Le soir tomba sur Quimper avec cette pluie fine qui ne lave rien et fait ressortir le reste. Je revins seul devant le mur. Le blanc avait séché. Par endroits, de maigres filets de noir tentaient encore de remonter à la surface. Je cherchai plus attentivement le “PAR”. Le rouleau municipal l’avait mangé le premier. Il n’en restait rien. Ça me lavait la conscience. On ne pouvait pas savoir.


Il suffit souvent d’ôter un mot pour retourner une affaire entière. Les juges, les flics, les psychanalystes travaillent tous au même endroit en toute bonne foi : là où une phrase décide de ce qu’un homme sera pour les autres. On ne tombe pas seulement sous les coups. On tombe sous la version qui passe après.


Je restai quelques minutes devant une coulure de blanc qui glissait jusqu’au trottoir. La mairie avait sali le crépi. Le Bihan avait sali le métier. Moi, je m’étais sali à servir de caution et à jouer les experts. J’avais pris un surnom pour un blaze, et un blaze pour la signature de la main qui écrivait. Dans ce métier, on croit courir après les coupables. La plupart du temps, on court après les preuves. Plus souvent encore, on arrive après la version des autres. Un graffiti n’est jamais que ce que l’on veut bien en lire.

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