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Lavardec'h — Affaire n°11 — LA VIEILLE DAME EN JAUNE

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • il y a 11 minutes
  • 9 min de lecture

« Je sortis de la vinothèque rue Abdel Wahab, presque attendri, ce qui chez moi annonce une catastrophe. On m’avait vanté les mérites d’un brandy local, vieilli comme un cognac qui aurait pris la poussière de la Bekaa. D’autres rapportent de leurs voyages des magnets pour leur frigo. Moi, je rapporte des alcools profonds pour les jours où l’existence mord un peu trop aux chevilles. Le Liban m’avait gardé quelques jours de plus après ma conférence à la galerie Barakat. J’avais troqué la grisaille beyrouthine contre le soleil froid de Kfardebian, l’arak de pommes et la sève des cèdres, puis j’étais redescendu en taxi vers la civilisation avec l’illusion d’un homme lavé par la montagne. Mon avion partait le lendemain matin de bonne heure. Il était temps de trouver l’adresse de la chambre louée pour ma dernière nuit.


L’antique boutique Lamartine, la vinothèque, l’Entrecôte, les terrasses, cette rue me rendaient presque Paris. Je remontai Abdel Wahab, le brandy sous le bras, appréciant en connaisseur la noblesse sèche des bâtisses Art déco et les carreaux de ciment lustrés que les halls d’entrée laissaient parfois deviner. Puis la façade jaune surgit, au 12 ter, aristocrate corsetée de fines grilles noires. Près du garage fermé comme une bouche, trois mots ocre mordaient l’enduit : Je suis là. L’écriture manuscrite semblait murmurer aux passants avec une assurance de vieille plaque de maison. D’autres auraient choisi Home Sweet Home, Villa Sans Souci. Je suis là, pourquoi pas.


Ma logeuse m’attendait derrière la grille. Elle pointa les trois mots d’un index rageur, s’excusa pour le tag avant de me souhaiter la bienvenue, puis précisa qu’on ne fumait pas dans les chambres. Ce détail me la rendit immédiatement suspecte. Les gens honnêtes parlent d’abord de l’ampoule grillée, du mot de passe Wi-Fi, du robinet capricieux. Là, non, c’étaient les trois mots sauvages. Les coupables commencent par l’objet qu’ils veulent vous faire oublier.


Elle m’expliqua que le propriétaire ferait repeindre au matin. Une saleté sans importance. Une déprédation de jeunes mal dans leur peau. Une façade pareille ne pouvait pas rester comme ça. Je posai ma valise près du seuil. Je déposai le brandy au garde-à-vous, calé entre la valise et le pied du mur. Je sortis ma pipe, histoire d’acclimater mes poumons à l’odeur du gasoil des générateurs électriques enveloppant la rue. La logeuse prit congé, satisfaite que je m’injecte ma dose de nicotine avant de pénétrer dans la maison.


Mon regard était happé par le tag. On avait utilisé un pinceau souple, un vandale aurait utilisé une bombe de peinture et se serait enfui à toutes jambes. Non, là, la phrase était calligraphiée, rien ne bavait, ni l’adrénaline, ni la mauvaise conscience. La couleur me perturbait également, ce n’était ni du rouge, ni du vert, ni du blanc criard. Elle épousait trop bien les nombreuses taches de rousseur qui tavelaient la façade. Entre deux volutes de fumée, j’observais la graphie. Le J descendait raide. Le s de suis rampait avec souplesse. Le l de  tenait droit comme une hampe. L’accent du à me titillait. Il semblait plus gras que le reste, plus ancien ou plus récent, je n’aurais pas su dire. Dans mon métier, les détails qui refusent de choisir leur âge finissent souvent par vous coûter une nuit.


Un homme sortit du passage avec un seau d’eau mousseuse. Le concierge, ou ce qui en tenait lieu. Il regarda le tag en souriant. Puis il leva le menton vers les bandes de stuc blanc au-dessus du garage. Grand nettoyage avant la visite du patron, m’expliqua-t-il.


Les chauves-souris venaient là, chaque nuit. Elles s’accrochaient sous la corniche et laissaient ces petites taches de guano brun ocre sur le jaune de la façade. Il avait beau frotter, ça revenait. Toujours. Le mot me frappa moins que le geste. Sa main ne désignait pas l’inscription. Elle désignait l’endroit où la nuit travaillait.


Je demandai depuis quand les trois mots étaient là. Il haussa les épaules. Pas hier. Pas vraiment avant-hier. Dans ces rues, les choses apparaissent souvent par morceaux. Un passant remarque une lettre, un autre une tache, un troisième fabrique une histoire.


Ma logeuse revint avec son air ennuyé. Le peintre passerait tôt le lendemain, insista-t-elle. Le propriétaire ne voulait pas d’ennuis. Je connaissais cette phrase. Elle ne signifie jamais que les ennuis manquent. Elle signifie seulement qu’on a déjà trouvé quelqu’un à désigner.


Je montai déposer ma valise. La chambre donnait sur la façade d’en face. Sous la fenêtre, la rue Abdel Wahab s’était mise à dîner, boire, s’entremêler en arabe, en anglais et en français. Pas de TV, pas de journaux, pas de radio, pas de Wi-Fi. Pas faim, pas envie de dormir. Je débouchai le brandy par ennui ou par habitude. L’odeur monta, chaude, profonde, presque amicale. Puis je réalisai qu’une bouteille ouverte ne passerait jamais le contrôle de sécurité de l’aéroport.


Je regardai le goulot avec désespoir. Le Liban venait de me trouver une nouvelle raison de rester encore quelques jours.

 


Le matin prit la rue Abdel Wahab à l’heure où les femmes de ménage quittent les bureaux, juste avant l’ouverture des cafés. Mes tempes battaient contre un estomac plombé à la poussière de la Bekaa. Petit déjeuner continental : un croissant nageait dans sa margarine rance. J’en trempai la moitié dans un bol de café filtre avec l’application d’un homme qui a connu pire, mais rarement de si bonne heure. Un généreux verre de limonade de Batroun me remit assez d’acide dans le sang pour regarder la journée en face. Je demandai à décommander mon taxi pour l’aéroport et m’assurai que la chambre était encore libre quelques jours. Le peintre en bâtiment débarqua sur le trottoir, un seau dans une main, un rouleau dans l’autre, l’escabeau arrimé sur le dos. Le propriétaire surgit peu après, chemise claire, chaussures étincelantes. Ma logeuse et lui discoururent à grands gestes d’entretien, de respect, de voisinage. Ils ne disaient jamais effacer. Ils disaient remettre en état. Les gens convenables lavent les mots avant les murs.


Je sortis sur le trottoir, bourrai ma pipe et regardai le tag sous la lumière neuve du matin. Quelque chose clochait et avait réveillé mon instinct de vieux chien de chasse. Je demandai au propriétaire de surseoir d’une heure à l’exécution capitale. Il regarda mon paquet de tabac avec l’expression d’un homme qui hésite entre la morale et l’envie. Je le lui tendis. Le marché fut conclu sans signature. Ma logeuse sourit pour elle-même. Elle invita le peintre en bâtiment et le propriétaire à rentrer boire un café, en leur expliquant qu’il était toujours agréable d’héberger un artiste fantasque. Je ne corrigeai pas. Dans certaines affaires, un malentendu vaut mieux qu’une carte professionnelle.


De l’autre côté de la rue, la boutique Lamartine faisait grincer son rideau métallique. L’antiquaire avait entendu l’affaire. Il m’appela d’un signe, ravi de servir la vérité dans une arrière-boutique qui sentait l’encaustique et le blanc de Meudon. Il possédait un vieux Polaroid de la maison. Même façade, même garage noir, même orgueil jaune canari. Il posa le cliché devant moi avec des gestes d’embaumeur. Selon lui, le tag était signé d’un petit réseau d’étudiants de Saint-Joseph, des jeunes gens lettrés, francophones, assez propres pour salir les murs avec une conscience, mais encore assez cons pour prendre la bravade pour du courage. L’histoire tenait trop bien. Je n’aime pas les pistes qui arrivent peignées et parfumées, la vérité déjà trop bien boutonnée.


J’avais eu raison de me méfier. À peine dix minutes plus tard, un lycéen prenait des photos de la façade avec son smartphone. Casquette noire, regard vif, ravi de partager des posts « choquants » à ses potes de quartier. Il prétendit avoir écrit les trois mots. Je lui demandai la couleur. Il dit brun, puis ocre. Je lui demandai l’heure de son délit. Il dit minuit, puis plus tôt. Je lui demandai pourquoi il avait autant appuyé sur l’accent du « là ». Il regarda le mur avant de répondre. Mauvaise main. Mauvais menteur. Bon symptôme. Au moins un riverain voulait revendiquer le cri de son quartier.


Une femme sortit d’un pli de la rue, au moment où l’adolescent commençait à suer à grosses gouttes. Elle devait avoir la quarantaine, peut-être moins, peut-être plus. Un trait de khôl profond chargeait ses paupières. Elle avait cette beauté des femmes d’antan qu’aucun âge ne sait flétrir, une beauté de cour pharaonique, front haut, regard oblique, assez dur pour faire baisser les voix autour. Elle entra dans la scène comme si elle lui appartenait depuis le début. Le propriétaire redressa le col de sa chemise. Moi, je sentis mes certitudes quitter le trottoir. Certaines femmes n’interrompent pas les interrogatoires. Elles changent la nature des questions. Le lycéen s’échappa par une rue transversale.


Elle s’approcha du tag, suivit de l’index le J, le s, le l, puis s’arrêta longuement sur l’accent du à. Le peintre remua son seau sur le pas de la porte. Le propriétaire consulta sa montre. Au-dessus du garage, sous l’une des bandes de stuc blanc, pendait une tache brune, comme une note oubliée sur sa portée. Puis j’en remarquai une autre. Puis une autre encore. Des dizaines piquetaient le stuc. Le guano composait une partition erratique qu’Iannis Xenakis n’aurait pas reniée : une constellation de points en pattes de mouche, sans mélodie, mais tenue par la loi obstinée du retour nocturne.


D’un pas en arrière, la femme au khôl s’éloigna du mur et se mit à rire. Elle fit alors quelque chose d’inattendu. Elle couvrit l’accent du à avec son pouce. Le tag changea de température. Je suis là perdait son assurance. Je suis la restait en suspens, pauvre, nu, presque obscène. La phrase ne désignait plus un lieu. Elle attendait un mot, un nom. Le mur ne disait plus seulement présence. Las, il ouvrait une absence. L’accent n’était qu’une vulgaire crotte de chauve-souris tombée au bon endroit.


Le propriétaire comprit aussitôt. Sous ses yeux, des univers entiers commençaient à s’interpeller trop fort pour la rue. Il fit un signe discret au peintre. Le rouleau se rapprocha du mur. Je plaçai ma pipe entre eux deux, ridicule barrage de vieux flic fatigué. Il me restait moins d’une heure, un estomac en ruine, une bouteille ouverte qu’il fallait finir avant de partir, une partition magique et une phrase éreintée qui perdait son adresse. Le matin venait à peine de commencer, mais la rue commençait à hurler comme une cour d’école.

 


La suite fut aussi idiote qu’une chute dans l’escalier. Aucun coup de feu, aucun couteau, aucun homme plaqué contre un capot. Le propriétaire me demanda seulement mon avis, avec la douceur d’un homme qui vous demande votre taille avant de commander le cercueil. Je répondis en vieux fonctionnaire du Quai. Inscription récente. Intérêt documentaire possible. Nettoyage envisageable après photographie. Les mots sortirent comme une note de service.


Le propriétaire les reçut comme une absolution. Le peintre sourit, il allait être payé. L’antiquaire de la boutique Lamartine prit cette gravité moelleuse des hommes qui respectent les choses seulement quand elles commencent à sentir le cimetière. Le mur vivant l’embarrassait. D’aise, il plissa les yeux vers son vieux Polaroid et ses couleurs exsangues. Tout allait redevenir comme au temps d’avant.

Le rouleau monta.


Le jaune frais mangea le J, puis étouffa Suis. Quand il arriva sur la, quelque chose céda derrière moi. La femme au khôl hurla. Pas une phrase. Pas une plainte. Une syllabe jetée contre le mur : La ! La ! La ! Puis la même lame passa de l’autre côté de la langue, plus basse, plus noire : لا‎! لا‎! لا‎! Le cri frappa la façade, rebondit dans la rue, cogna les têtes des malheureux passants. La rue se figea. Le propriétaire pâlit comme un homme qui se souvient trop tard que son quartier parle plusieurs langues.


Il me fallut quelques secondes pour comprendre. Les vieux cours d’arabe du lycée remontèrent avec leur poussière de craie. J’avais lu  comme un Français pressé. Le mur criait aussi la, article sans nom, phrase coupée avant son objet. Mais il hurlait surtout la, négation en arabe logée sous l’évidence. Sa gorge vibrante hurlait : je ne suis pas là comme vous voulez me lire.


Le peintre passa sur l’accent du à en dernier. La femme au khôl se tut. Elle avait assez crié ce que personne ne voulait entendre. Les passants reprirent leur route avec cette prudence des gens qui sentent une vérité et préfèrent la laisser aux autres. Je restai là, pipe froide entre les doigts, inutile comme un touriste dans un pays qui ne vous a rien demandé. Sous le rectangle jaune canari encore luisant, le tag n’avait pas tout à fait rendu l’âme. Son absence crevait les yeux. La façade portait désormais un bâillon trop clair, trop propre, trop neuf.


En milieu de matinée, la chambre avait déjà pris la chaleur par les murs. La bouteille vide gisait sur la table près du reçu de la vinothèque comme un témoin qui avait tout dit et ne servirait plus à rien. Le brandy n’avait pas tenu sa promesse. Il m’avait laissé une bouche sèche, un fond de bois dans la gorge et cette lucidité mauvaise qui vient quand l’alcool n’arrive même plus à consoler.


Je n’avais plus de raison de rester à Beyrouth. Le tag avait disparu. La femme au khôl avait emporté son cri ailleurs. Le propriétaire avait récupéré sa façade et l’estime de la majorité des riverains. L’homme du Lamartine gardait son Polaroid historique intact. Dans une ville où tout fout le camp, ce genre de tranquillité préserve les nerfs. Moi, je gardais le goût pâteux d’avoir servi la bonne cause du mauvais côté.


J’appelai l’aéroport pour tenter d’obtenir une place sur le vol du soir. La voix au bout du fil chercha dans ses listes avec une lenteur de confessionnal. Il en restait une. En partant, je regardai une dernière fois la façade. Le carré jaune crânait, trop sûr de lui, aussi insolent qu’une chemise neuve sur un cadavre.

Au-dessus de Chypre, le soleil filait déjà vers Paris, long, pâle, pressé de quitter cette rue maudite avant moi. Sous les bandes de stuc blanc, l’ombre reprenait possession de la corniche. Je me demandai combien de chauves-souris Xenakis ferait chanter cette nuit sur la vieille dame en jaune. »

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