Lavardec'h - Affaire n° 10 - Le miroir de l'odalisque
- Fabrice LAUDRIN

- 5 mai
- 13 min de lecture
Je décollai de Roissy un matin où la pluie tapotait les hublots comme un huissier obstiné. Le bordeaux de la mignonnette me travaillait l’estomac au surin. La tranchette de saumon rose s’époumonait au milieu des petits pois à l’étuvée, abandonnée comme un chiard dans le bac à balles d’Ikea pendant que ses parents tentaient de rafistoler leur libido au rayon matelas. Le trolley grinçait dans l’allée trop étroite. Même l’arrière-train de l’hôtesse portait la fatigue des bétaillères pressurisées où l’on sert du rêve méditerranéen dans des barquettes de carton-pâte.
J’étais un peu chafouin. Pourtant, tout avait si bien commencé : un carton d’invitation de la galerie Barakat, crème, épais, doré sur tranche, avec mon nom en relief. Le propriétaire m’invitait à donner une conférence, et le cachet équivalait à un bon mois de salaire. Le Liban fabriqué par Paris : ruines, sérails et désir romantique. La formule promettait Beyrouth, une salle pleine, deux verres en terrasse et cet Orient suranné que les Français avaient tiré de leur tricorne impérial pour maquiller le fiasco de la campagne d’Égypte et de Syrie. J’aurais dû me méfier. Les meilleurs traquenards sentent l’encre épaisse, le papier coton et la vanité intellectuelle.
Beyrouth m’accueillit sous une pluie lourde. Pas la bruine parisienne, cette usure de fonctionnaire qui fatigue les pardessus de service. Une pluie courte, dense, collante, avec la hâte poisseuse d’un vieux libidineux devant une robe trop légère. L’eau salivait des avaloirs, poussait des sachets noirs contre les pneus, noyait les trottoirs, rendait à la ville ce que la rue n’avait pas pu digérer. Je venais chercher le soleil du Levant. Beyrouth me servait une lumière d’enterrement. Au fond, je n’étais pas mécontent. Les égouts qui débordent m’ont toujours paru plus honnêtes que les salons trop gominés. Quand ils lâchent, personne ne se raconte d’histoires. On vit avec.
La galerie Barakat occupait un ancien appartement d’Achrafieh, restauré juste assez pour transformer chaque lézarde en noble blessure de guerre. Les moulures tenaient encore. Les carreaux de ciment avaient ce je ne sais quoi de tapis éternel. Les murs avaient été blanchis jusqu’à perdre toute innocence. L’immeuble portait ses cicatrices comme un ancien combattant porte la médaille des blessés de guerre, cette étoile rouge que les hommes n’accrochent jamais tout à fait sur le tissu, mais sur la peau restée dessous.
Dans cet avion à bestiaux, ma fierté en avait pris un sacré coup. Mais avec mon cachet de pom-pom girl, j’allais pouvoir me payer une semaine à siroter de l’arak peinard à la montagne, sous les cèdres. C’était quand même plus bath que Megève.
Je devais me présenter une dizaine de minutes avant l’heure officielle de la conférence. Tout avait été préparé, le personnel de la galerie était habitué à organiser ce genre de conférence et on ne voulait pas me faire perdre mon temps inutilement. À l’entrée, une hôtesse récupérait les pardessus avec la douceur froide d’une employée des pompes funèbres. Elle délestait les invités de la pluie, de la laine lourde, des foulards trop parfumés, de tout ce qu’ils laissaient au vestiaire avant d’entrer poitrail gonflé dans l’arène. Les parapluies avaient été relégués dans le patio. Ils se tenaient au garde-à-vous dans un grand bac de cuivre, noirs, dégoulinants, ridicules et disciplinés.
Barakat vint aussitôt à ma rencontre, me rassura, et me planta là au pied du bac, entre le nylon mouillé, les baleines tordues, un mobile nerveux d’élève de Calder et un automate donné comme hommage à Tinguely. Il me présenta comme le conférencier du jour, avec la politesse due au matériel loué chez Bricorama. J’eus plutôt l’impression d’être un Kleenex sorti de sa pochette de cellophane.
Entre deux poignées de main, je regardais le patio faire son petit numéro de prestige. Le mobile de « Calder » tournait par à-coups dans l’air humide, trois plaques rouges, deux noires, une jaune, toutes assez bien équilibrées pour avoir l’air profondes sans risquer la moindre pensée. La machine à la Tinguely couinait dans son coin, pauvre carcasse de tiges, de roues et de courroies inutiles. Elle s’agitait pour ne rien produire. Ça me rappelait une personne que je connaissais bien au Quai. Mais c’est vrai que sans ses parechocs de compétition, le service aurait une gueule moins avenante.
Tous les invités étaient maintenant arrivés, on nous autorisa à pénétrer dans le Saint des Saints.
La galerie baignait dans un cinematic groove à la française, celui des hôtels de l’époque Mitterrand et des films qu’on louait en évitant de payer avec sa carte bancaire. Basse ronde, batterie sèche, xylophone sous calmants, flûte traversière en velours passé au pressing. La musique ne remplissait pas la pièce. Elle la graissait. Elle donnait à l’arrivée des invités une cadence de générique. Ils entraient deux par deux, le pas chaloupé, les sourires avant les visages. L’hôtesse me prit par le bras. Nous fermions le cortège.
Les chaises avaient été alignées avec cette fausse négligence des lieux qui passe l’asymétrie en frais de scénographie. Bois clair, assises basses, dossiers trop droits. Elles attendaient les postérieurs comme un tribunal attend les dépositions. Au fond, derrière une tenture grise, se laissait deviner une toile monumentale. Je compris à cet instant que je n’étais que la première partie des Rolling Stones, payé pour chauffer la salle avant que le vrai monstre n’entre en scène.
D’un signe, Barakat me désigna le pupitre que l’hôtesse venait de rouler devant la tenture grise. Un dernier pet de flûte traversière, le groove s’étouffa en silence. Les visages se tournèrent vers moi.
Je parlai trop bien. Paris inventait le Levant comme un vieux bourgeois s’invente une liaison sulfureuse avec une cantatrice de l’Opéra. Les sérails se peignaient loin des harems. Les femmes orientales sortaient leur turban des arrière-cours de Pigalle. Le romantisme français transformait le désir masculin en paysages bien vallonnés et trop touffus, l’appropriation en goût, l’administration en passion, la chair indigène en patrimoine. La salle rit d’abord. Puis, à mesure que j’égrenais ce désir parisien fabriquant la prétendue douceur du Liban, je vis les dos se raidir et l’impatience passer dans les épaules. Au fond de la salle, Barakat souriait toutes canines dehors. Chacun des coups de canif dessinait un zéro de plus au chèque à venir. Je n’avais pas encore compris que chaque phrase portée contre le vieux fantasme augmentait la valeur de la toile derrière moi. Je croyais charger une mine. Il avait déjà vendu l’explosion.
Je finis mon laïus. La salle m’applaudit mollement. Derrière moi, la tenture tomba au sol. Tonnerre d’applaudissements.
Je rejoignis Barakat au fond de la salle. La toile avait pris le mur en otage. L’odalisque au miroir, vers 1899, école française orientaliste fin-de-siècle. Une femme couchée sur des coussins pourpres levait la gorge vers un miroir à main sombre. Un drap clair s’accrochait à la hanche comme un alibi sur le point de lâcher. Autour d’elle, le sérail parisien au complet : cuivres inutiles, fruit ouvert, tenture lourde, chat noir, tapis trop dense. Rien ne manquait, donc tout accusait. Le décor rouvrait une à une les estafilades que mon discours venait de porter. Le cartel annonçait une ancienne collection d’un conseiller financier attaché au Haut-Commissariat de la République française en Syrie et au Liban, Beyrouth, conservée par descendance. La phrase sentait l’archive, le mandat, la respectabilité, les Années folles, le fonctionnaire qui administrait le Levant avec une odalisque parisienne au mur de sa garçonnière. Un tableau ne ment jamais seul. Il lui faut un cartel, un expert, un vendeur et un acheteur pressés.
L’assemblée fut invitée à se lever pour admirer de plus près ce magnétique paysage du Liban. Les hommes firent la haie devant le tableau. Les femmes avancèrent d’un demi-pas. Elles crurent garder leur distance. Le désir féminin porte parfois des ballerines plus discrètes que les botoù-koad de ces messieurs. Devant eux se tenaient une femme allongée, une provenance mandataire, une possible courtisane de la Belle Époque, un décor ottoman, l’odeur sulfureuse d’une collection de garçonnière. Une question survolait la salle, plus insistante que les murmures : qui était-elle ? Qui avait servi de modèle ? Quelle femme, à défaut de faire le voyage d’Orient, s’était glissée dans les bagages de l’administration pour finir couchée là, offerte, avec une indécence que l’art peinait encore à maquiller ? Le tableau datait de 1899 ; le Mandat n’avait débuté qu’à l’automne 1919. Tout ceci devenait bien mystérieux.
Je mordis moi aussi au miroir aux alouettes. J’eus envie de caresser la peau trop blanche, le drap de soie sauvage. L’annonce du prix estimé me fit reculer d’un pas. Je détournai les yeux des collines en bataille. Le miroir à main me happa. Le vernis brun avalait le reflet avec une élégance trop sage. On y distinguait pourtant une forme à contre-jour. La plaquette de présentation parlait d’une probable servante. Delmas, l’expert parisien, glissait autour de cette zone avec la souplesse d’un homme qui connaît le trou dans le parquet. Il parlait de touche, de palette, de galeries orientalistes, de passerelles fin-de-siècle vers l’Art nouveau. Jamais du miroir.
Un peu à l’écart, Nour Haddad observait la scène. Barakat me l’avait vendue en quatre mots: restauratrice, jeune, brillante, dévouée. Les marchands présentent les vivants comme leurs tableaux. Ils choisissent la lumière et taisent les repeints. Elle avait le visage fermé, la fatigue sèche. Ses yeux suivaient la performance de Delmas. Puis ils lâchèrent l’expert et se posèrent sur le miroir à main, plus exactement sur son manche de cuivre trop sombre. Je crus lire chez elle l’inquiétude du métier devant un vernis malheureux. Je me trompais déjà. Elle ne regardait pas une surface bâclée. Elle regardait l’endroit que Delmas évitait avec soin.
Puis l’expert fit exploser sa petite bombe. L’odalisque, jurait-il, avait toutes les chances d’être Liane de Pougy : courtisane de la Belle Époque, beauté tarifée par les grandes fortunes, écrivain par effraction, princesse par mariage, pénitente par dernier retournement. Le soufre à l’état pur.
Barakat congédia l’assemblée après l’estocade de l’expert. La vente se tiendrait le lendemain soir. Les acquéreurs avaient toute la journée pour proposer leur prix. Les amateurs de sport pouvaient attendre la dernière minute. Dans ce monde-là, le cran commence toujours après le deuxième million des autres. Barakat ne vendait plus une toile. Il vendait un court-circuit : Paris fin-de-siècle, Beyrouth mandataire, Orient de théâtre, Liane de Pougy hantant son amant d’une nuit sous des tentures ottomanes.
L’affaire était simple finalement. Madame Karam, la descendante du respectable fonctionnaire, vendait sans doute par nécessité, mais souhaitait que l’argent lave ses dettes sans éclabousser sa famille. Liane de Pougy était un monument historique. L’acheteur voulait peut-être une Orientale dénudée, mais surtout rafler au passage un morceau des jupons de la grande histoire parisienne. Delmas avait joué au démiurge. Il ne découvrait pas la vérité, il l’autorisait à paraître. Il laissait l’hypothèse respirer sans jamais la signer. Un expert ne ment pas comme un voleur. Il règle l’angle de la lumière. Barakat, lui, était le Monsieur Loyal de tout ce cirque. Il jouait avec les zéros comme d’autres avec les cerceaux.
Tout tenait debout, justement. Trop debout. Dans ces affaires-là, quand chacun occupe sa place avec autant de netteté, c’est qu’un objet refuse encore la sienne. Je revins au tableau. La peau occupait les regards. Le drap faisait diversion. Le miroir promettait son petit mystère. Le manche, lui, s’effaçait sous un vernis un peu trop appuyé. C’était mauvais signe.
Je retournais à l’hôtel, la bouche pâteuse, persuadé que le ciel allait me tomber sur la tête.
Au matin, une enveloppe glissa sous ma porte. Une écriture féminine. L’adresse de l’atelier de Nour Haddad.
Je m’y rendis en milieu de matinée. L’atelier se trouvait près du port, dans une rue où le souffle de l’explosion des silos rongeait encore les façades par plaques entières. Nour m’attendait. Elle était assise dans un fauteuil bas, les jambes croisées, le visage fermé, sirotant sa rakweh. Elle ne me salua pas. Elle ne sourit pas. Elle leva seulement les yeux vers moi, puis désigna la table basse.
Mon café m’attendait là, noir, épais, avec cette boue au fond qui donne aux tasses l’air de savoir quelque chose. À côté, des photographies avant restauration, des détails infrarouges, deux bons à tirer de la plaquette prévue pour la vente de ce soir. Nour colla les lèvres à sa tasse. Aucun mot ne passa entre nous. C’était plus propre. Les gens qui parlent trop finissent souvent par salir les preuves.
Je regardai d’abord le miroir. Une silhouette possible, une épaule noyée, une seconde présence dans la pièce, mangée par le clair-obscur.
Puis je repris les images dans l’ordre. Sur les toutes premières photographies, la lumière réfléchie par le miroir était légèrement différente. Plus lourde, plus dense. A l’inverse, le manche de cuivre roux captait toute la lumière de la scène. Dans le premier bon à tirer de la plaquette, un agrandissement lui était consacré. Dans le second, il avait disparu, remplacé par la gorge et le fruit ouvert. Dans le premier l’œuvre était parue sans titre, dans le second elle était intitulée L’odalisque au miroir.
Nour buvait son café sans me quitter des yeux. Elle plissa les paupières, me signifiant que j’étais sur la bonne voie.
Le manche.
Il occupait le point d’or du tableau, cette intersection secrète où les peintres placent ce que l’œil accepte avant de le comprendre. Barakat et Delmas l’avaient vu, bien entendu. Ils avaient demandé à la restauratrice de l’enterrer sous une couche de vernis plus dense.
Je m’attachai à l’agrandissement de la première plaquette. Deux groupes d’initiales s’y entrelaçaient avec volupté : L. P. et N. B. Delmas tenait là sa certitude. L. P., Liane de Pougy. N. B., très probablement Natalie Barney, son amante officielle. Le manche ne décorait plus le tableau. Il signait l’adresse du désir et renforçait l’identification de l’odalisque.
Tout était clair maintenant. Barakat avait trop mis de lui dans cette toile. Il ne vendait plus un tableau ; il vendait son propre désir. Paris avait rêvé sa prostituée ottomane. Le mot odalisque suffisait déjà à dénoncer la main de l’Occident sur le Levant. Je l’avais bien aidé sur ce coup-là, sans le savoir. Delmas, lui, avait pressenti le danger. Liane faisait monter la cote. Natalie la faisait dérailler. Nous n’étions plus dans une affaire de sérail, mais de boudoir exotique. Il fallait des doigts dévoués à la galerie pour noyer Natalie sans poser de questions. Il fallait que Liane reste courtisane célèbre, femme offerte à la légende masculine. Natalie ouvrait une autre adresse, une autre chambre, un circuit où les hommes étaient inutiles. Le maquillage ne visait pas l’indécence de la garçonnière mandataire. Il visait l’adresse du désir.
Nour Haddad avait disparu au fond de sa tasse. Elle avait accepté le travail. Cela faisait d’elle une sacrée complice. Mais elle avait gardé les preuves. Dans mon métier, on ne crache pas sur un indic quand il apporte les allumettes. J’étais un flic du Quai, pas un juge libanais. Ici, je n’avais aucun pouvoir. Je saluais ce qui restait de son éthique. Je choisissais de m’en contenter.
La vente commença le soir sous une humidité lourde, avec cette odeur de béton après l’orage qui refroidit les murs sans calmer les nerfs. On était loin de la criée de Rungis. Barakat avait monté ça comme une course hippique : les paris avaient été pris toute la journée par téléphone, les casaques restaient sous les vestes, les chevaux couraient dans les têtes. Chacun connaissait son prix. Personne ne connaissait encore celui des autres.
La salle attendait le départ. Delmas stationnait près du tableau comme un vétérinaire de pur-sang avant le grand prix. Madame Karam serrait son sac contre elle et se rongeait les ongles. Les conseillers murmuraient derrière leurs maîtres avec des mines de lads anglais sous anxiolytiques. Les femmes jaugeaient la toile, les rivaux, les respirations. Les hommes regardaient ailleurs, de peur d’être happés encore une fois par les collines trop douces. Dans ce genre de derby, personne ne court. Tout le monde sue.
Barakat annonça les premières offres. Un million de dollars. Un million cinq. Un million sept. Un million neuf. Les chiffres passaient au petit trot devant les tribunes. La salle ne bougea presque pas. Un verre se posa trop doucement. Une nuque se raidit. Un téléphone vibra dans une poche sans que personne ose le prendre. Puis le second million tomba. Là, l’air changea. Les regards se fixèrent sur Delmas. Au prix où l’on entrait, il fallait que l’expert tienne mieux que la toile. Une femme en robe noire cessa de sourire. Un homme leva deux doigts vers son conseiller. Le virage venait d’être passé. La dernière ligne droite s’ouvrait.
Barakat tenait le champ de courses au bout de sa voix. Une offre confirmée depuis Genève. Une autre venue de Beyrouth. Une troisième portée par un téléphone qui vibrait dans une main trop calme. Chaque offre gagnait une encolure. Chaque silence durait le temps d’un obstacle. Personne ne criait. La salle vibrait pourtant sous les sabots.
Le gagnant provisoire fut annoncé. Le mot provisoire fit mieux qu’un coup de cravache. Les téléphones ressortirent. Les conseillers se penchèrent. Une femme rectifia son prix sans changer de visage. Un homme demanda qu’on répète le montant, non parce qu’il n’avait pas entendu, mais pour faire sentir à la salle que son cheval avait encore du souffle. Delmas regardait la toile. Barakat regardait les visages. Moi, je regardais le manche.
La dernière offre arriva par téléphone. Barakat l’écouta jusqu’au bout, sans cligner. Puis il reposa l’appareil. Trois millions de dollars. La salle se figea. Le tableau venait de trouver son maître. À Bahreïn. Le trésor national prenait la fuite en classe affaires.
C’est à ce moment-là que je sortis l’enveloppe. Je me l’étais fait porter à l’hôtel en quittant l’atelier de Nour. J’avais imité une écriture d’homme, ferme, appuyée, quelconque. De quoi sortir la restauratrice du champ de tir.
Dans l’enveloppe, une seule photographie : le manche avant restauration. Avec elle, une photocopie de la première version de la plaquette. Pas de lettre. Pas d’explication. Une preuve parle mieux quand personne ne lui tient la main.
Je glissai le pli à la femme en noir du premier rang. Elle l’ouvrit comme on ouvre une invitation au bal. Ses yeux passèrent de la photographie à la photocopie, puis de la photocopie au tableau. Son visage perdit une couche de vernis. Elle tendit le papier à son voisin.
Le pli circula. Lentement d’abord. Trop lentement pour Barakat. Delmas regardait ailleurs avec une application de mauvais acteur. Les initiales étaient là, sur le manche avant restauration : L. P. enlaçant N. B. Sur la première plaquette, le détail avait encore droit à son agrandissement. Dans la version distribuée aux acheteurs, il avait disparu. Une bouche susurra le nom de Natalie Barney. La rumeur le reprit en chœur.
La femme en noir se leva la première. Pas vite. Avec cette précision des gens qui viennent de comprendre qu’on les a pris pour des imbéciles. Un autre la suivit. Puis un troisième. La salle se déplaça vers la toile. Les chaises raclèrent le sol. Les conseillers cessèrent de murmurer. Même les hommes qui évitaient les collines regardèrent enfin le manche.
On ne reconnaît que ce que l’on connaît déjà. Là, un minuscule relief revenait sur le ventre du manche. Pas fier. Pas propre. Mais vivant. Les monogrammes avaient été étouffés, pas enterrés. L. P. et N. B. respiraient juste assez pour faire tousser trois millions de dollars.
Delmas blanchit sans lâcher sa pose. C’est une discipline parisienne : laisser le sang quitter le visage sans autoriser le menton à descendre. Barakat conserva son sourire une seconde de trop. Puis la grimace resta seule, accrochée à sa bouche comme une enseigne après la faillite. Un souffle passa dans la salle. Pas le scandale. Le contraire. Un soulagement presque honteux. Les acheteurs ne perdaient pas un chef-d’œuvre ; ils venaient d’éviter une arnaque à trois millions. Madame Karam ferma les yeux. Avec Natalie Barney, ce n’était plus seulement une vente qui tombait, mais toute une légende familiale qui changeait de chambre. L’aïeul ne s’était pas offert le souvenir d’une courtisane. Il avait acheté le décor d’une conquête imaginaire, puis laissé ses descendants prendre ce mensonge pour une archive. Les grivoiseries d’un vieux fonctionnaire passent encore dans les familles bien tenues. S’approprier un amour lesbien comme trophée mondain passe moins bien. Le conseiller de Bahreïn replia son téléphone. La femme en noir me rendit la photographie sans un mot.
La course était finie. Le cheval n’avait pas gagné. Il avait été contrôlé positif à l’arrivée.
Une heure plus tard, un taxi me montait vers Kfardebian. Beyrouth restait derrière, avec ses flaques, ses mensonges et ses dents trop blanches. Devant, j’avais une semaine d’arak de pomme à la Cave des Ours. Un alcool de montagne, né des vergers et de l’anis, assez fort pour nettoyer l’amertume de ma bouche, pas assez pour laver mon rôle dans l’affaire. La route avalait les virages. Une poussière brune résistait sous l’ongle de mon index. Elle venait peut-être du vernis. Elle venait peut-être de moi.
Dans les réserves de la galerie Barakat, L. P. et N. B. s’enlaçaient de nouveau au grand jour. Tout le sérail pouvait s’écrouler autour d’elles. Nous étions dehors depuis le début. Avant même le lever du rideau.

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