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Lavardec'h — Affaire n°9 — UN POIL DE TROP

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • il y a 22 heures
  • 8 min de lecture

« Place des Vosges. Garel, le patron de la galerie, me fit passer par la cour et monter par l’escalier de service. J’avais l’habitude. Les maisons sérieuses cachent leur inquiétude comme elles cachent leurs caisses, loin de la façade, loin des lustres, et surtout loin des invités. En haut, la mezzanine sentait le plâtre froid, les roses marinant dans leur eau de la veille et le vouvray tourné au vinaigre. J’avais d’abord pensé que Garel m’avait fait venir pour la même raison que d’habitude. Il ne voulait pas seulement un policier. Il voulait un commissaire du Quai dans la pièce. Dans ce milieu, cela vaut mieux qu’un sourire du marchand. Ma présence faisait office de garantie muette : elle disait que les affaires s’y traitaient proprement, qu’on pouvait lâcher son argent sans salir son nom. Je n’en tirais aucune gloire. C’était pourtant toujours à double tranchant. Quand une maison vous exhibe pour rassurer les invités, vous finissez toujours par deviner dans quelle pièce elle tient sa vieille tante gênante. Mais cette fois, Garel n’avait pas fait appel à moi pour la décoration. Le vernissage de la veille lui avait ouvert un accroc que ni ses spots pastels ni ses petits fours ne suffiraient à recoudre. Une œuvre comme celle-là ne quitte pas une galerie sur un coup de cœur et deux poignées de main. Il faut la contrôler une dernière fois, la photographier, la bâcher, et apposer le certificat. C’est dans cette petite liturgie de sortie que le dernier chiffre s’était mis à boiter, obligeant Garel à prévenir sa cliente.


La toile pendait seule au fond, sur un mur presque aussi blanc qu’elle. De loin, elle passait pour vide. De près, des chiffres blanchâtres montaient en colonnes serrées, progressivement avalés par le fond. Je connaissais le travail. Je connaissais aussi l’homme qui s’y était usé, Jen Vani, disparu quelques mois plus tôt. Je savais le genre de discipline qu’exige une pareille vie : pas le caprice, pas la foi du dimanche, mais une fidélité de forçat. Il avait passé ses années à inscrire la suite des dix chiffres, toujours au même format, toujours avec le même pinceau maigre, en conduisant leur teinte vers l’effacement comme d’autres avancent vers leur propre disparition. Le résultat ne cherchait ni l’éclat ni l’ivresse. Il tenait par la suite, par la règle, par la reprise d’un geste si pauvre qu’il avait fini par devenir un monde. Chaque chiffre tombait avec une justesse insolente. Une grande émission de télévision avait cru malin de lui opposer une imprimante laser. La machine avait perdu la face. Chez elle, le signe sortait propre. Chez lui, il tenait.


Garel m’apprit que la toile était la dernière. Pas la plus récente. La dernière. Celle qui fermait la suite, bouclait le compte et donnait au mort son point final. Puis il me tendit une loupe d’horloger et me montra le dernier chiffre. Je me collai l’instrument à l’œil et je descendis lentement le signe, comme on tâte une couture qu’on soupçonne d’avoir lâché. Rien de spectaculaire. Un peu plus de pâte blanche que partout ailleurs. Presque rien. Pourtant le trait terminal tirait trop loin. D’un souffle. D’un cheveu. D’un poil de trop. Ailleurs, cela n’aurait compté pour rien. Ici, cela déplaçait la fin. Cette toile ne valait qu’à la condition d’occuper sa place exacte dans la série. Si Jen Vani avait lui-même prolongé ce trait avant de mourir, l’œuvre devenait la clôture parfaite du cycle. Si une autre main l’avait posé après lui, la suite cessait d’être juste, le catalogue commençait à flotter, et la confiance avec. On n’avait pas touché à la peinture. On avait touché au rang.


La cliente qui avait acheté la toile au vernissage revint dès le lendemain matin, tirée à quatre épingles et chargée comme un revolver. Elle parla de scandale, d’arnaque et de faux. Garel encaissa comme il put, puis fit venir l’expert des assurances et m’envoya chercher d’urgence avant que la scène ne tourne à l’homicide.


Je regardai les gens rassemblés autour du silence. Une veuve à voilette noire, l’humeur assassine et le portefeuille saigné à blanc. La veille, elle avait enseveli l’héritage de son dernier mari dans une croûte blafarde payée au prix d’un mausolée. L’expert observait la toile avec un embarras sincère, la sueur lui dégoulinait sur la nuque, trop conscient qu’il jouait à cet instant sa carrière et son cabinet. Pour Garel, l’affaire sentait déjà l’exil. Un faux pas de plus, et la Place des Vosges lui claquait au nez ; il n’avait plus qu’à aller finir ses jours dans sa Creuse paternelle. Tant que tout tourne rond, le marché de l’art ressemble à l’Empyrée de Dante au-dessus d’un champ de pavots. Chacun y tient son rang, chacun y éclaire et nourrit l’autre, la lumière suffit à faire oublier les canines. Le marchand apporte la fraîche, l’expert surveille la culture, les revues scellent le paquet et le font voyager, le collectionneur se shoote et se gargarise et la machine revient au point de départ. Sans eux, beaucoup d’artistes finiraient sur le trottoir. Je le savais. Le problème commence au moment où l’un des acteurs dévie de la place exacte que ce petit paradis lui assigne. Il suffit d’un poil de trop pour que l’Empyrée retrouve ses canines et sa chaîne alimentaire naturelle.


L’expert hésita. Tout était bien de la main de Vani, mais cette petite jambe de trop au dernier chiffre le chiffonnait. Il tourna autour, pinça les lèvres, temporisa, puis finit par se ranger à l’évidence : la fatigue du peintre vieillissant. Le supplément devenait tremblement d’agonie. Le défaut virait relique. La toile gagnait d’un coup ce que les morts lèguent le mieux : le geste ultime. La veuve gonfla encore un peu plus son poitrail, convaincue du plus beau coup de sa vie. Garel prit sa mine contrite des grands jours et se perdit en regrets sur l’occasion historique qu’il avait laissé filer. L’expert, lui, s’épongea la nuque et commença à rêver de son prochain week-end à Megève.


Moi, je trouvai ça un peu trop tiré par les cheveux. La veuve invita l’expert à déjeuner. Garel s’écroula dans un fauteuil vert pomme. Dans ce genre d’affaire, la toile ment moins que ce qui l’entoure. Je demandai donc les archives. Elles étaient déjà prêtes. Garel avait eu peur assez tôt pour les faire préparer, au cas où la galerie devrait rejouer Fort Alamo.


Le peintre enregistrait sa voix pendant qu’il travaillait. Il égrenait les nombres dans sa langue maternelle à mesure qu’il les peignait. Il se photographiait aussi toujours dans les mêmes conditions. Ses autoportraits vieillissants prolongeaient le geste, comme s’ils faisaient corps avec chaque toile. Je regardai les tirages. Même frontalité, même lumière, même fatigue croissante. Il y a des artistes qui laissent une œuvre derrière eux. Celui-là avait laissé une procédure. Toute sa vie avait été organisée pour que la continuité soit vérifiable. Je m’étonnai que ces documents n’aient pas suivi les œuvres. Garel me répondit qu’il devait penser à sa retraite.


Le plus logique était de me rendre à Montrouge voir l’atelier du peinte avant que la soirée ne commence. Une cour silencieuse, une lumière maigre, un étage où tout semblait parler bas. L’assistant m’ouvrit. Moller. Un homme sec, propre, sans âge certain, le visage qu’on oublie et les mains qu’on retient. Vingt ans auprès du peintre à préparer les fonds, tendre les toiles, régler l’appareil photo, classer les bandes, nettoyer les pinceaux. Les œuvres célèbres reposent souvent sur ce genre d’homme, un homme de bordure, indispensable et sans légende.


L’atelier avait été soigneusement rangé après la mort avec le soin triste qu’on met aux chambres d’hôpital qui vont s’ériger en mémorial funéraire. Les toiles apprêtées contre le mur, les étagères nettes, les lampes réglées, le tabouret à sa place. Rien ne criait le génie. Tout respirait l’obligation, la reprise, le recommencement éternel. Le restaurateur me rejoignit et fit ce que font les restaurateurs honnêtes quand ils sentent venir le désastre : il compliqua juste ce qu’il fallait. Il évoqua les retraits de médium, les reflets rasants, les fatigues de couche, toutes ces petites infidélités de la matière qui, sur certains blancs, peuvent prolonger un trait dans l’œil avant de le prolonger sur la toile. Il parlait juste. Je l’écoutai jusqu’au bout. Pourtant une chose résistait. Les accidents, les reflets, les illusions choisissent rarement le dernier signe de la dernière toile. Je pris entre mes doigts le pinceau n° 0, cette écharde de poils qui demandait une main de chirurgien et des nerfs de condamné. Vani en avait fait bien plus qu’un instrument. Il y avait logé sa manière, sa tenue, sa signature. Sa pointe avait été nettoyée avec application, mais l’odeur du solvant ne correspondait pas aux produits consignés dans les notes techniques des archives officielles. Détail mince. Assez pour me pourrir la tête.


Le soir même, je revins à la galerie au moment où les serveurs posaient les verres et où les premiers invités attaquaient l’escalier. Garel avait décidé de faire les choses en grand : rendre l’incident public, exhiber l’avis de l’expert et célébrer devant la presse ce qu’il espérait vendre comme le dernier souffle du maître trop tôt disparu. Garel me remit aux invités une photocopie du texte prévu pour la presse. J’y trouvai tout ce qu’il fallait pour annoncer une fin parfaite : accomplissement ultime, clôture magistrale. La prose n’avait rien d’absurde. Elle disait même assez bien ce que cette œuvre permettait de ressentir. Je laissai le vouvray tiède et me rendis à la réserve. J’écoutai une nouvelle fois la bande correspondant à la dernière œuvre. La voix du peintre montait nombre après nombre avec cette monotonie sèche des hommes qui se tiennent debout par la seule force de leur suite. Puis le silence tomba. Net. Je repassai la fin. Même arrêt. La voix s’interrompait avant le dernier nombre visible sur la toile. Je recommençai encore une fois, non par doute, mais pour sentir la coupure. Elle n’avait rien d’un accident. Elle avait la netteté d’une séance terminée. Le dernier nombre de la toile n’appartenait pas au même temps que les autres. Le poil de trop cessait d’être une impression. Il devenait une intrusion.


Je rejoignis les invités pour faire taire mes grognements d’estomac. Garel me semblait de bonne foi et jouait trop gros pour se lancer dans ce genre de numéro. La veuve rayonnait d’un bonheur presque ingénu en détaillant sa bonne affaire. L’expert protégeait peut-être trop sa signature, mais il appartenait à cette race rare d’hommes qui préfèrent une hésitation honnête à une certitude poisseuse. Restait Moller.


Je retournai à l’atelier le lendemain matin, juste avant l’ouverture, quand la ville prend cette couleur d’étain humide qui va bien aux vérités qu’on aurait préféré laisser dormir. À part ses doigts de chirurgien, je ne regardai presque plus l’homme. Je regardai sa place. Les toiles apprêtées. Le magnétophone. L’appareil photographique encore sur pied. Le pinceau lavé. Le siège. La lampe. Toute une vie passée à observer le maître, à soutenir la continuité d’un autre sans jamais compter dans l’addition. Le mobile apparut d’un seul coup, non comme une idée brillante, mais comme une évidence matérielle. Moller n’avait pas voulu faire un faux au sens ordinaire. Il n’avait pas tenté de produire une œuvre nouvelle. Il avait voulu entrer dans la série. Pendant vingt ans, il avait préparé les fonds sur lesquels un autre inscrivait sa loi, mélangé et assemblé les blancs parfaits. Il avait maintenu l’ordre qui rendait possible le protocole. Puis la mort avait laissé la suite bancale, et cette ouverture l’avait appelé comme un vide appelle une main. Il avait posé le dernier chiffre avec autant de métier que le maître, puis l’avait glissé d’un millimètre. Juste assez pour faire discrètement partie de l’équation. Il lui suffisait qu’il soit pour lui-même, de lui-même.


Je n’eus pas besoin d’un aveu complet. Moller se dégonfla d’un coup de la tension qui le maintenait encore debout. Il n’avait pas voulu se substituer au peintre. Il n’avait pas voulu saccager l’œuvre non plus. Il avait voulu poser, lui, le dernier geste, parce qu’il fallait bien que quelqu’un ferme la marche funèbre. Le chiffre quasiment transparent aurait suffi à donner le change. Le poil de trop n’ajoutait ni beauté ni style inédit. Ce n’était pas davantage une maladresse de copiste. Il n’avait pas touché à l’esprit. Il avait porté la main sur la seule chose sacrée dans ce travail : l’ordre exact qui tenait toute la suite debout.


Je devais maintenant décider quoi faire de toute cette histoire. Laisser les gens heureux et satisfaits chacun à sa mesure ou rendre à l’ordre ce qu’un homme de l’ombre venait de lui emprunter avec autant de délicatesse.


Je sortis. La pluie lavait le boulevard sans conviction. Les passages piétons barraient la chaussée de leurs bandes blanches, comme peintes à la va-vite par un employé municipal pas très impliqué dans son ouvrage. Les phares glissaient dessus. Les hommes aussi. Je restai là, col relevé, à regarder Paris compter ses vivants par traits de lumière blême. Certains passent leur vie à vouloir devenir quelqu’un d’autre. D’autres demandent seulement qu’un signe, un seul petit trait, leur permette enfin d’exister. »

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