Inconnu
- Fabrice LAUDRIN

- 14 avr.
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Inconnu — Le terme ne tient pas chez Lacan comme concept opératoire autonome. Il appartient au vocabulaire courant de l’énigme, de l’opacité ou de la découverte, mais il manque de tranchant théorique. Dans un index rigoureux, il faut donc le casser en deux mots plus durs. D’un côté, l’inconscient, lorsque le travail du signifiant commande, lorsque quelque chose se répète, se déplace, insiste, se chiffre ou se trahit dans les formations du sujet. De l’autre, le Réel, lorsqu’une butée structurelle résiste à toute mise en forme, à toute nomination complète, à toute intégration par le savoir. L’« inconnu » mélange trop facilement ces deux plans. Il confond ce qui n’est pas encore su avec ce qui se dit à travers des signifiants sans se livrer au sujet, puis avec ce qui ne peut pas se laisser absorber par la symbolisation. Le mot donne alors une impression de profondeur, mais il brouille précisément ce que Lacan cherche à distinguer avec la plus grande rigueur.
Cette confusion devient plus dangereuse encore dès que le sujet ne vit pas dans un monde symbolique simple, mais dans un espace traversé par plusieurs langues, plusieurs scènes d’autorité, plusieurs mémoires du vrai. Ce qui arrive alors n’est pas seulement de l’« inconnu ». C’est parfois un effet de l’inconscient, c’est-à-dire un travail de signifiants qui se traduit, se déplace, se répète d’un registre à l’autre. C’est parfois une rencontre avec le Réel, c’est-à-dire un point de butée qui ne se laisse ni réduire par le commentaire ni réordonner par une nomination supplémentaire. Employer le mot inconnu dans de tels cas revient à jeter le même voile sur deux expériences hétérogènes. Or l’art exige mieux. Une œuvre ne devient pas forte parce qu’elle resterait “mystérieuse”. Elle devient lisible lorsqu’on distingue ce qui, en elle, relève d’un réseau de traces, de signifiants, de retours et de déplacements, de ce qui relève d’une résistance plus dure, d’un noyau qui ne se laisse ni traduire ni apaiser. L’index doit donc refuser cette entrée comme terme central. Elle ne disparaît pas du langage ordinaire, mais elle cède la place, dans le travail théorique, à inconscient et à Réel. C’est pourquoi aucune application autonome n’est retenue ici. La bonne méthode ne consiste pas à chercher une œuvre de “l’inconnu”, mais à décider, pour chaque œuvre, si l’opacité rencontrée relève d’un montage signifiant ou d’une butée du Réel.
Application — Non retenue. Le mot “inconnu” ne permet pas une lecture assez précise d’une œuvre ; il doit céder la place à inconscient ou à Réel.
Lacan, J. (1966). Position de l’inconscient. In Écrits. Éditions du Seuil.
Lacan, J. (1973). Le Séminaire, livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964). Éditions du Seuil.
Lacan, J. (1975). Le Séminaire, livre I : Les écrits techniques de Freud (1953-1954). Éditions du Seuil.

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