La Névrose : Une discordance du désir.
- Fabrice LAUDRIN

- 24 févr.
- 6 min de lecture

La névrose a longtemps été pensée comme un conflit interne, une tension entre pulsions et interdits, entre conscient et inconscient, entre manque et quête. Freud, Jung et Lacan en ont donné des lectures successives, chacune révélant un pan du problème sans jamais l’épuiser totalement. Freud en a fait un échec du refoulement, Jung un blocage du processus d’individuation, et Lacan une impasse dans la quête d’un objet toujours fuyant. Mais si la névrose n’était pas une simple opposition entre forces contraires, ni même un traumatisme enkysté, mais un trouble du rythme du désir, une oscillation mal ajustée entre des états incompatibles ?
Si l’on observe la névrose sous cet angle, elle n’est plus simplement une bataille entre ce que l’on veut et ce que l’on ne peut pas, entre le principe de plaisir et la loi, entre le sujet et son propre vide. Elle devient un trouble de l’accordement, une manière d’être désynchronisée par rapport à soi-même. Ce n’est plus tant l’impossible satisfaction du désir qui est en cause, mais la mauvaise modulation de son flux, l’incapacité à habiter pleinement un état avant d’être happé par l’autre.
Freud : Une Tension Entre Pulsion et Interdit
Freud définit la névrose comme le produit d’un conflit entre le désir et son interdiction. Le sujet est traversé par des pulsions inconscientes qui entrent en opposition avec les exigences du Surmoi et les normes sociales. Le désir est soit refoulé, soit détourné, mais il ne disparaît jamais : il revient déguisé en symptômes, en obsessions, en angoisses. La névrose freudienne est une tension figée, un désir qui ne trouve pas d’issue viable et qui s’exprime à travers des manifestations détournées.
Pour Freud, la psychanalyse doit permettre au sujet de retrouver l’origine du conflit et de le résoudre en levant le refoulement. Mais cela suppose que le désir fonctionne comme une charge à libérer, comme une énergie qui cherche une voie d’échappement.
Jung : Une Stagnation dans le Processus d’Individuation
Jung, lui, ne voit pas la névrose uniquement comme un refoulement, mais comme un blocage du développement psychique. L’être humain évolue selon une dynamique qui cherche à équilibrer les opposés : conscient et inconscient, masculin et féminin, raison et intuition. Lorsque l’un de ces pôles est trop dominé ou nié, il revient sous forme de symptômes.
La névrose, dans cette perspective, est un appel au changement, un signal indiquant que quelque chose doit être réintégré pour que le sujet poursuive son individuation. Contrairement à Freud, qui cherche à lever une censure, Jung invite à écouter le message de la névrose, à plonger dans l’inconscient pour comprendre ce qui y stagne et entrave la dynamique du sujet.
Lacan : Une Errance dans la Quête du Manque
Lacan radicalise le problème : pour lui, le désir est structurellement insatisfait. Il n’est pas une pulsion qui veut se décharger, ni un chemin vers un accomplissement personnel, mais une errance autour d’un manque fondamental. L’enfant, dès ses premiers mois, fait l’expérience d’un monde où il ne peut jamais tout obtenir immédiatement. Il s’identifie à une image qui n’est jamais complètement lui-même. Ce décalage entre ce que le sujet est et ce qu’il pense être crée une béance, un espace vide que le désir cherche perpétuellement à combler, mais sans jamais y parvenir.
La névrose, chez Lacan, se manifeste lorsque le sujet s’accroche à un objet du désir qu’il croit pouvoir combler totalement, sans jamais comprendre que cet objet est une illusion. Ce n’est pas tant un blocage qu’un tourbillon dans l’errance, un enfermement dans une quête impossible.
Une Définition Classique de la Névrose
À travers ces trois lectures, la névrose apparaît comme une dissonance entre le sujet et son désir. Elle peut être un conflit entre pulsion et interdit (Freud), un blocage dans un processus d’évolution (Jung), ou une errance autour d’un manque impossible à combler (Lacan). Elle est toujours une souffrance liée à l’impossibilité d’un ajustement, que ce soit entre ce que l’on veut et ce que l’on peut, entre ce que l’on est et ce que l’on devrait être, entre ce que l’on cherche et ce que l’on obtient.
Mais si l’on sort de cette logique du conflit et du manque, que reste-t-il ?
Et si la Névrose Était un Trouble du Rythme du Désir ?
La psychanalyse du seuil et du flux propose une autre lecture. Plutôt que de voir la névrose comme un blocage ou une frustration, elle l’envisage comme une mauvaise modulation du passage entre différents états. Le désir n’est pas un problème en soi, c’est sa gestion dynamique qui pose question.
Un sujet sain n’a pas forcément un désir comblé ou un désir équilibré, il a un désir bien modulé. Il sait passer d’un état à un autre sans rester coincé dans une oscillation douloureuse.
La névrose apparaît alors lorsque le sujet s’accroche trop à un état (obsession, compulsion, rigidité). Ou si le sujet oscille trop vite sans jamais s’accorder à un état donné (errance, agitation, fuite permanente). Ou bien encore, lorsque le sujet se trouve dans un conflit de seuils, incapable de franchir une transition (indécision, paralysie intérieure).
Ce n’est plus tant le contenu du désir qui est problématique, mais le fait qu’il ne trouve pas de régulation fluide.
Problématiques et Résolutions dans la Psychanalyse du Seuil
Le problème n’est donc pas : "Pourquoi je désire ce que je ne peux pas avoir ?", ni "Comment accepter que mon désir est toujours insatisfait ?", mais plutôt "Comment ajuster mon désir pour qu’il ne soit ni figé, ni éparpillé, ni en lutte permanente contre lui-même ?"
Le sujet névrosé est un sujet désaccordé, qui ne parvient pas à s’aligner à son propre flux, qui hésite entre deux pôles sans jamais habiter pleinement l’un ou l’autre.
La solution n’est pas de résoudre un conflit, mais de réapprendre un rythme, d’apprendre à se stabiliser juste assez pour ne pas se dissoudre, et à bouger juste assez pour ne pas s’enliser.
Dans cette perspective, la psychanalyse ne consiste plus à remonter vers un trauma, ni à interpréter un manque, mais à aider le sujet à retrouver une modulation viable.
Définition de la Névrose dans la Psychanalyse du Seuil
La névrose est un trouble du passage, une oscillation mal ajustée entre des états incompatibles. Elle n’est plus un conflit à résoudre, mais un problème de rythme, d’accordement, d’habitation du désir.
Elle peut prendre plusieurs formes :
Une fixation excessive sur un état ou un objet du désir (obsession, répétition stérile).
Une oscillation incontrôlable entre des pôles opposés (indécision, fuite perpétuelle).
Une impossibilité à franchir un seuil (paralysie, stagnation dans un état intermédiaire).
Si Freud cherchait à lever le refoulement, Jung à réintégrer les opposés, Lacan à faire accepter le manque, la psychanalyse du seuil cherche à réaccorder le sujet à son propre mouvement.
Le psychanalyste devient un accordeur de flux, un guide du passage, quelqu’un qui ne cherche pas à interpréter ce que veut le sujet, mais à l’aider à ajuster la manière dont il le désire.
La question essentiel pour le psychanalyste n'est donc pas ce que le patient veut, mais comment il le veut.
Bibliographie
Sigmund Freud :
"Cinq psychanalyses" : Cet ouvrage rassemble cinq études de cas emblématiques, dont celles de Dora, de l'Homme aux rats et de l'Homme aux loups, illustrant différentes formes de névroses. Édition : Freud, S. (2010). Cinq psychanalyses. Paris : PUF.
"Névrose, psychose et perversion" : Ce recueil présente les textes fondamentaux de Freud sur les différentes structures psychopathologiques, offrant une compréhension approfondie de la névrose. Édition : Freud, S. (2010). Névrose, psychose et perversion. Paris : PUF.
Carl Gustav Jung :
"Les types psychologiques" : Jung y développe sa typologie des personnalités, abordant les implications de ces types dans le développement de névroses. Édition : Jung, C.G. (2013). Les types psychologiques. Paris : Gallimard.
"Métamorphoses de l'âme et ses symboles" : Cet ouvrage explore les symboles issus de l'inconscient collectif et leur rôle dans les névroses. Édition : Jung, C.G. (2013). Métamorphoses de l'âme et ses symboles. Paris : Georg.
Jacques Lacan :
"Écrits" : Ce recueil rassemble les textes majeurs de Lacan, dont plusieurs traitent de la structure de la névrose et de sa relation au désir. Édition : Lacan, J. (1999). Écrits. Paris : Seuil.
"Le Séminaire, livre IV : La relation d'objet" : Dans ce séminaire, Lacan analyse la dynamique du désir et son lien avec les structures névrotiques. Édition : Lacan, J. (1994). Le Séminaire, livre IV : La relation d'objet. Paris : Seuil.
Études complémentaires :
"Névrose obsessionnelle et hystérie, leurs relations chez Freud et depuis" : André Green examine les liens entre névrose obsessionnelle et hystérie, offrant une perspective critique sur les théories freudiennes. Édition : Green, A. (1964). Névrose obsessionnelle et hystérie, leurs relations chez Freud et depuis. Revue française de psychanalyse, 28(1), 5-52.
"La fonction analytique. Freud, Jung, Lacan : approche transdisciplinaire" : Cette thèse propose une analyse comparative des approches de la névrose chez Freud, Jung et Lacan, offrant une perspective transdisciplinaire. Édition : Faugeras, J. (2012). La fonction analytique. Freud, Jung, Lacan : approche transdisciplinaire. Thèse de doctorat, Université de Toulouse.
"Lacan, envers et contre tout" : Élisabeth Roudinesco explore la pensée de Lacan, notamment sa conception de la névrose et du désir. Édition : Roudinesco, É. (2011). Lacan, envers et contre tout. Paris : Seuil.



