Forclusion
- Fabrice LAUDRIN

- 14 avr.
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Forclusion — La forclusion du Nom-du-Père désigne, chez Lacan, la non-inscription d’un signifiant décisif dans l’ordre symbolique. Dans D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, il l’énonce avec une netteté qui interdit toute dilution métaphorique : au point où le Nom-du-Père est appelé peut répondre dans l’Autre un trou, et c’est de ce défaut que procèdent, pour la psychose, l’échec de la métaphore paternelle, puis la cascade des remaniements du signifiant. La notion doit donc rester rare et précise. Elle ne sert ni à colorer un commentaire d’art d’un vernis clinique, ni à médicaliser l’artiste après coup. Elle ne vaut qu’au point où nomination, limite et nouage lâchent ensemble, laissant entrer des effets de débordement, de déchaînement ou de morcellement que le symbolique ne parvient plus à border selon ses voies ordinaires. Certains contextes rendent cette question plus aiguë encore. Le sujet n’y rencontre pas un seul ordre de légitimation capable de tenir d’un bloc la loi, la nomination et la différence des places. Il traverse plusieurs foyers d’autorité, plusieurs scènes de croyance, plusieurs cadres de reconnaissance qui ne se recouvrent pas. La forclusion n’y devient pas un mot commode pour désigner toute crise de cohérence. Elle oblige au contraire à distinguer avec rigueur ce qui relève d’une hétérogénéité symbolique, d’une suppléance inventive, ou d’un défaut plus radical de nouage. L’art devient lisible à partir de ce point lorsqu’une œuvre ne se contente plus de déranger les codes, mais laisse paraître un régime où le monde doit être repris, réécrit, renuméroté, rebordé pièce par pièce pour ne pas se défaire.
Le corpus graphique et scripturaire d’Adolf Wölfli impose cette prudence autant qu’il la met à l’épreuve. Né en 1864 à Bowil, interné à la Waldau près de Berne à partir de 1895, Wölfli commence à dessiner en 1899 ; les premiers dessins conservés datent de 1904-1906. À partir de 1908 et jusqu’à sa mort en 1930, il construit une œuvre gigantesque de quelque 25 000 pages, faite de prose, de poésie, de tableaux chiffrés, d’illustrations, de collages et de compositions musicales. La Fondation Adolf Wölfli souligne elle-même que cette masse d’écriture et d’images transforme une enfance misérable en passé glorieux et projette l’avenir dans une utopie grandiose ; elle conserve aujourd’hui 44 volumes manuscrits, 6 cahiers et 250 dessins isolés au Kunstmuseum Bern. Il serait trop simple d’aligner mécaniquement cette prolifération sur une formule clinique. Wölfli n’intéresse pas parce qu’il fournirait un “exemple” pittoresque de psychose. Il importe parce que son travail donne à voir, avec une intensité presque insoutenable, ce qui arrive quand la nomination ne va plus de soi et qu’un monde doit être intégralement refabriqué par l’inscription. Noms, chiffres, portées, emblèmes, cartouches, répétitions, expansions cosmiques, signatures, tout concourt chez lui à produire non une image du monde, mais un appareillage de consistance. L’observateur n’y rencontre pas un désordre brut. Il rencontre une construction acharnée. C’est précisément là que la référence à la forclusion doit être tenue avec tact : non pour rabattre l’œuvre sur un diagnostic, mais pour lire comment, au lieu même où un signifiant fondamental fait défaut, une invention graphique et scripturaire tente de refaire du bord, du lieu, du cosmos et du nom.
Lacan, J. (1966). D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose. In Écrits. Éditions du Seuil.
Lacan, J. (1981). Le Séminaire, livre III : Les psychoses (1955-1956). Éditions du Seuil.
Adolf Wölfli-Stiftung. (n.d.). Life. Kunstmuseum Bern.
Adolf Wölfli-Stiftung. (n.d.). Work. Kunstmuseum Bern.
Adolf Wölfli-Stiftung. (n.d.). Foundation. Kunstmuseum Bern.

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