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Guernica, Face à Freud - Partie 2 : Eros et Thanatos

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • 20 févr.
  • 3 min de lecture
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Après avoir plongé dans les stades de la libido, une évidence s’impose : Guernica n’est pas une scène de structuration, mais de désintégration pulsionnelle, où chaque stade se retourne contre lui-même. Ce qui aurait pu être désir devient fragment, chaque morceau oscillant entre Eros et Thanatos, dans une danse cruelle où la pulsion de vie se consume sous l’œil indifférent de la mort.


Il faut toujours se méfier des duos. Eros et Thanatos, par exemple. La pulsion de vie et la pulsion de mort. En surface, ils pourraient s’entendre, danser une valse cosmique bien rythmée. Mais non. À chaque tour, ça dérape. Ils s’entrelacent, s’attirent, puis se lacèrent en douce. Rien de frontal, pas de grande bataille épique. Juste une étreinte serrée où l’un cherche à assembler pendant que l’autre démonte méthodiquement. Et dans Guernica, ils sont partout. Deux présences inséparables, jouant sur le fil de la lumière et de l’ombre.


Eros, normalement, c’est l’élan vital. Celui qui construit, qui relie, qui invente du vivant. Mais ici, il lutte à l’agonie. Ses symboles sont fatigués, déjà fissurés avant même d’avoir pris forme. Prenons ce cheval, au centre du tableau. Emblème de puissance instinctive, d’énergie brute, il aurait dû incarner Eros dans sa version animale. Mais il est transpercé, cloué sur place par une lance, le cri suspendu dans l’air. Pas encore mort, mais pas tout à fait vivant. Ce n’est pas une agonie franche, c’est un état flottant, entre le dernier souffle et un sursaut improbable. Eros, ici, est une force qui s’accroche par pur entêtement, parce que céder serait déjà trop simple. Il tient encore debout, mais à quel prix.


Un peu plus loin, la femme en flammes. Elle court, mais sans direction. Chaque pas est une négociation entre la vie et la disparition. Thanatos lui a déjà déposé le feu sur les épaules, mais elle refuse de s’effondrer. Elle avance, dans un dernier geste d’Eros, une sorte de défi brûlant, un refus obstiné de s’arrêter, même si chaque pas semble précipiter l’instant final. Ce n’est pas une course vers la survie, c’est un dernier fragment de mouvement vital, tendu jusqu’à la cassure.


Et cet œil central, cette lampe ? Une lumière qui devrait révéler, éclairer l’espoir, ouvrir des portes. Mais il n’en fait rien. Il éclaire froidement, avec la distance d’un regard clinique. Une lumière de Thanatos, glacée, implacable. Elle ne montre rien d’autre que l’immobilité. Chaque fragment figé sous ce faisceau devient une relique, une pièce du passé déjà momifiée. Pas de renaissance sous cet œil, juste une répétition lumineuse d’un échec en boucle. Le présent se durcit, chaque tentative de mouvement se cristallise dans une latence infinie.


Même le taureau reste étrangement immobile. D’habitude, il est la force brute par excellence, la pulsion animale sans retenue, pur symbole d’Eros. Mais ici, il observe, presque indifférent. Ni protecteur de la vie, ni messager de mort. Une présence muette, énigmatique, qui semble peser la situation sans jamais trancher. Pas vraiment complice, mais pas non plus disposé à intervenir. Une neutralité troublante, comme si l’équilibre entre Eros et Thanatos se jouait ailleurs, hors de lui.


Parce que Guernica, ce n’est pas une mise en scène de la mort. Ce serait trop simple. C’est un espace de tension pure, où la destruction n’est jamais complète, où la vie est toujours sur le point de se dissoudre sans jamais disparaître. Chaque corps oscille. Rien ne tombe, rien ne renaît. Tout reste suspendu, figé juste avant l’instant de bascule. Thanatos prend tout, mais il s’arrête toujours un souffle avant l’effondrement total. Eros ne gagne jamais, mais il n’abandonne pas. Il s’accroche, même en lambeaux.


Et c’est là que le piège se referme. Ce n’est pas une mort franche, ce n’est pas une promesse de reconstruction. Guernica est un lieu d’attente, un seuil où ni la vie ni la mort n’ont le dernier mot. Tout glisse vers l’entre-deux, une boucle sans fin où chaque figure est condamnée à rejouer son instant de lutte. Pas de grand final, pas de résolution. Juste cette danse tendue entre les fragments d’Eros et les ombres de Thanatos.


Freud aurait peut-être parlé d’un jeu subtil entre la pulsion de mort et l’élan vital, d’un combat sans vainqueur, figé dans le temps. Mais ici, rien n’est caché : tout est à nu. Chaque geste est une oscillation entre construction et désintégration. Une scène d’éclatements progressifs, où les morceaux s’attirent et se repoussent sans jamais se réunir. Une danse sans fin, où les cendres ne touchent jamais vraiment le sol.





 
 

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