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George Orwell et la prose qui voulait se faire plus grosse que la pensée

  • Photo du rédacteur: Marie Bourdon
    Marie Bourdon
  • il y a 7 heures
  • 5 min de lecture

La critique d’Orwell porte sur la perte de substance de la langue : une perte de sens et de clarté proportionnelle au gonflement des mots et figures utilisés. Le vide se cache derrière le pompeux.


Dans Sommes-nous ce que nous disons ? (publié en 1946), Orwell n’évoque pas le langage littéraire, mais la prose utilisée dans les ouvrages intellectuels, articles de presse ou scientifiques, critiques, et surtout discours politique, emblématique de cette langue morte, « langue de bois » : expression que l’auteur désapprouverait, au même titre que toutes les « métaphores éculées » qu’il faut, selon lui, mettre à la poubelle, car elles « ont perdu tout pouvoir d’évocation et ne sont plus employées que parce qu’elles économisent à leurs utilisateurs la tâche d’inventer leurs propres expressions » (Orwell, p 15).

La prose publique n’invente plus, ne traduit plus aucune pensée et ses images sont mortes. Tel est le constat.

Et elle est ornée de « béquilles verbales », de « vocabulaire prétentieux » et de « mots vides de sens », qui thanatopraxient son cadavre.

Il y a un lien étroit entre le discours politique et la langue dénaturée : quel que soit son bord, il noie la réalité dans un langage dévitalisé parce que la réalité, telle qu’elle est, est trop brutale pour être dite, pour que le public puisse l’entendre, pour être assumée dans les mots (Orwell écrit dans le désastre post seconde guerre mondiale).

Ce lien politique/langage vide, on le perçoit évidemment encore aujourd’hui plus que jamais.

 

Qu’en est-il de l’IA, lorsqu’elle est utilisée pour produire du langage, écrire, parler ?

Quand Orwell parle de ceux qui se servent de phrases toutes prêtes, se dispensant de réfléchir à leurs mots, un parallèle semble possible avec ce que peut fournir l’outil artificiel intelligent.

A un auteur qui choisit la facilité,

« il lui suffit d’ouvrir les vannes de son esprit et de laisser affluer les expressions toutes faites. Elles construiront les phrases à sa place – dans une certaine mesure, elles penseront même pour lui – et, au besoin, elles lui rendront un précieux service en brouillant partiellement le sens de son propos, y compris à ses propres yeux. » (Orwell, p 26)

Remplaçons « ouvrir les vannes de son esprit » par « poser une question à l’IA » …


Cependant, l’on pourrait imaginer, à l’inverse, que ces outils, au lieu de l’alourdir, nous aident à clarifier et simplifier notre langage ? L’Intelligence Artificielle comme un retour possible au concret du discours, à une forme d’authenticité ? Pour éliminer tournures ampoulées et métaphores poussiéreuses ? Comme détecteur de mensonges d’un langage basé sur l’escroquerie ?

Pourquoi pas ? Mais le problème soulevé par Orwell reste entier : tous les mots qui nous viennent d’ailleurs, d’automatismes de pensées ou de mécanismes technologiques, nous délient de notre propre réflexion et de notre intimité avec le langage. Notre « cerveau n’est pas aussi engagé que s’il sélectionnait lui-même ses mots. » (Orwell, p 27).


Une expérience

Au début de son ouvrage, Orwell propose 5 extraits, de sources et de contenus différents, pour illustrer cette prose à la fois gonflée et vide qu’il va par la suite critiquer.

En voici un :

" D'un côté nous avons la personnalité libre : elle est par définition non névrotique, en ce qu'elle n'a ni conflit ni rêve. Ses désirs, si tant est qu'elle en ait, sont transparents, car ils sont uniquement ce que l'approbation générale conserve à l'avant-poste de la conscience ; tout autre modèle sociétal ferait varier leur nombre et leur intensité ; ils ne comportent presque rien qui soit naturel, incompressible ou dangereux au plan culturel. Mais, d'un autre côté, le lien social lui-même n'est rien d'autre que le reflet mutuel de ces intégrités auto-assurées. Songez à la définition de l'amour. N'est-ce pas l'image parfaite d'un petit universitaire ? Et quelle place accorder, dans cette galerie des glaces, à la personnalité ou à la fraternité ? "

Article de psychologie tiré de Politics (New York) (p11-12)

 

On demande à ChatGPT, version de base gratuite, de le transformer, dans les termes suivants :

"Peux-tu me transposer ce passage dans une langue simple et compréhensible, sans perte de sens et en conservant ses idées fortes ?"

 →Voici la proposition de l’IA :

"D’un côté, il y a la « personnalité libre ». En théorie, c’est une personne sans conflit intérieur, sans tensions profondes, presque sans rêves. Elle ne semble pas souffrir de troubles psychologiques. Ses désirs, si elle en a vraiment, sont clairs et acceptés par tout le monde. Ce sont des désirs que la société approuve et met en avant.

Mais ces désirs ne sont pas forcément naturels ou profonds. Ils changeraient si la société changeait. Ils ne viennent pas d’un besoin intérieur fort ou dangereux pour l’ordre social. En réalité, ils sont surtout adaptés à ce que la culture accepte.

D’un autre côté, le lien social (la façon dont les gens vivent ensemble) repose sur ce même principe : chacun reflète l’image rassurante et bien ajustée de l’autre. C’est comme un jeu de miroirs où chacun confirme l’équilibre et la conformité de l’autre.

Si l’on pense à la définition de l’amour dans ce contexte, on peut se demander : n’est-ce pas une vision très sage, très académique, presque trop parfaite ? Une vision propre, ordonnée, sans excès ?

Dans un tel système, où tout est harmonieux et validé par les autres, que reste-t-il de la vraie personnalité ? Et qu’en est-il de la fraternité authentique, profonde et vivante ?"  

Deux versions qui mériteraient d’être comparées méthodiquement, par leur nombre de mots, d’interrogations, de glissements sémantiques, de changements de ponctuation.

 

Les recommandations d’Orwell

Ses conseils ne visent pas à standardiser la langue, dit l’auteur, ni à l’amener vers une orthodoxie nouvelle, mais à la débarrasser de toutes les expressions dépourvues de sens à force d’usage.

Utiliser moins de mots, et des mots plus courts ; clarifier sa pensée (« au moyen d’images et de sensations ») avant de lui trouver une expression : se reconnecter intérieurement à son flux de pensée, et ensuite « choisir – et pas seulement accepter – les tournures les plus fidèles au sens, puis peser vos mots afin de déterminer l’impression qu’ils produiront sur autrui. » (Orwell, p 33)

Voici les règles qu’il formule, pour parler un langage plus vrai :  

« I. N’employez jamais de métaphore, comparaison ou autre figure de style souvent rencontrée.

II. N’employez jamais un mot long si un mot court fait l’affaire.

III. S’il est possible de couper un mot, supprimez-le toujours.

IV. N’utilisez jamais le passif quand vous pouvez utiliser l’actif.

V. N’utilisez jamais l’expression étrangère, un terme scientifique ou jargonneux si vous trouvez un équivalent en anglais courant.

VI. Désobéissez à ces règles sans hésiter plutôt que d’écrire une phrase barbare. » (Orwell, p34)

En résumé : dire pour faire entendre et être entendu.

Et chacun, à sa place, peut « apporter sa part de changement en se concentrant sur les mots. » (Orwell, p 35)

 

Le risque de cette simplification volontaire : une forme de dénudement accepté, la possible découverte de l’inanité de ce que l’on a à dire. Rongé jusqu’à l’os, notre discours révèlera peut-être son centre vide, il faudra bien alors l’assumer, ou se taire.

 

Référence bibliographique

Orwell, G., (2023). Sommes-nous ce que nous disons ? (titre original Politics and the English Language, 1946, Horizon). Éditions Mille et Une Nuits.

 

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