Causalisation V / Conclusion : LA JOCONDE EST-ELLE ENCORE VISIBLE ?


La Joconde possède un avantage considérable sur les autres tableaux : il n’est pas nécessaire de la regarder pour savoir ce qu’on va y voir. Elle sourit mystérieusement, son regard vous suit, Léonard y a caché quelque chose et cinq siècles de spécialistes ont établi que personne ne savait quoi, ce qui témoigne d’une cachette remarquablement bien conçue. Le visiteur arrive donc parfaitement renseigné, constate que la Joconde ressemble bien à la Joconde, la photographie afin de conserver la preuve qu’il l’a vue et s’en va. Dans toute cette affaire, le tableau est finalement le seul qu’on consulte peu.
La psychanalyse connaît le problème. Un patient quitte les femmes avant qu’elles ne le quittent. Après trois ans, l’abandon paternel est reconnu coupable et l’interprétation donne entière satisfaction. Un mardi, sa compagne ne répond plus. L’abandon entre aussitôt, pose son chapeau et reprend sa place. Le patient précise qu’ils se sont disputés vendredi. L’abandon demande ce que vendredi vient faire dans une affaire classée.
Appelons préséance interprétative le privilège accordé à une explication qui a suffisamment souvent eu raison pour ne plus avoir besoin d’attendre les faits. Une mauvaise interprétation finit généralement par en rencontrer un, parfois violemment. Une excellente interprétation sait les éviter. S’il part, c’est l’abandon ; s’il reste, c’est la peur de l’abandon ; s’il en parle, preuve est faite ; s’il n’en parle pas, c’est encore plus probant. À ce degré de perfection, l’interprétation est enfin à l’abri du patient. On pourrait d’ailleurs supprimer celui-ci et conserver les séances.
Revenons à la Joconde. Retirons le sourire mystérieux, le Regard, le Manque, l’Objet a et quelques autres meubles déposés là par la psychanalyse. Il reste notamment une planche de peuplier et une fissure qui descend du bord supérieur jusqu’au front. Pour un lacanien pressé, c’est une affaire en or : Béance, Castration, Réel, sujet divisé. Avec un peu d’entraînement, une fissure de onze centimètres fournit vingt pages. Nous l’avons interrogée. Elle refuse de parler. Pour l’instant, nous soupçonnons le bois.
Le problème est sérieux. Une méthode qui fait signifier tout ce qu’elle rencontre finit par ne plus rencontrer qu’elle-même. C’est la saturation interprétative : le moment où une explication ne se contente plus d’éclairer les faits mais commence à leur distribuer les rôles. La question utile n’est alors plus seulement « qu’est-ce que cette cause explique ? », mais : « qu’est-ce qu’elle m’empêche de voir ? »
D’où une mesure de salubrité publique : la décausalisation. Il ne s’agit pas de nier l’abandon, d’acquitter le père ni de fermer l’inconscient pour travaux. La cause reste vraie ; on lui retire simplement son gyrophare. Trois questions : est-ce arrivé ? est-ce encore opérant ? est-il nécessaire de l’invoquer ici ? Une cause peut parfaitement répondre oui, oui, non. Le Syndicat des Causes Historiques protestera, mais aucun traumatisme n’a obtenu de CDI sur le présent.
Le danger concerne surtout l’analyste. Après quelques années, il connaît suffisamment bien son patient pour pouvoir se passer de lui. La séance devient alors d’une remarquable efficacité : l’analyste apporte les causes, le patient règle les honoraires. Il existe heureusement une technique révolutionnaire, encore peu coûteuse et ne nécessitant aucune formation complémentaire : attendre la fin de la phrase.
Quant à la fissure de la Joconde, elle refuse toujours d’être une Béance, une Castration ou un message de Léonard.
Nous respecterons son choix.
Après tout, si même les fissures commencent à parler, il faudra bientôt apprendre aux psychanalystes à se taire.




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