[Blancage] - Entrée n°05 - "À MORT LE POUVOIR" : psychanalyse d’un stencil et de son blancage
- Fabrice LAUDRIN

- il y a 5 jours
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[English]
Stencil, " A MORT LE POUVOIR "
Description
Quimper.
Une rue se partageant deux trottoirs et une étroite chaussée urbaine, simple passage entre les parkings et le cœur de ville. Rien n’y appelle le geste politique ; tout y relève du transit. Les murs y connaissent cependant une habitude : l’insistance des blazes, les signatures rapides, les initiales entassées, l’ego qui s’approprie l’espace par la répétition. C’est un territoire où le nom propre, crispé ou désinvolte, se compte en dizaines de versions personnelles de “je suis passé ici”.
Ce mur-là à "toujours" participé à l'ordinaire de ce régime.
Puis l’administration est une nouvelle fois intervenue. Un recouvrement au rouleau, mal posé, laisse un rectangle trop blanc au milieu de la surface. Les blazes effacés ne sont pas oubliés : le blanc les trahit, comme le pansement trahit la plaie. Un silence forcé s’installe, un lieu momentanément détaché de la circulation habituelle des égos.
La brèche
C’est dans cette brèche que surgit la phrase :À MORT LE POUVOIR.
Elle n’emprunte rien à l’écosystème qui l’entoure.
Elle ne revendique ni nom, ni style, ni appartenance.
Elle n’a rien de ce qui, d’ordinaire, fait graffiti dans ce secteur.
Elle n’obéit ni à la pulsion du passage, ni au besoin d’être vue par les pairs.
Elle s’ancre dans un autre régime : celui du langage.
La rupture est nette. Dans un lieu usuellement saturé d’écritures égocentrées, de gestes qui affirment la simple existence, la phrase introduit un mot sans auteur, une abstraction qui n’appelle personne.« Le pouvoir » : terme massif et froid, sans visage, sans cible. Il n’est pas une insulte, ni une désignation. Il n’attaque pas un adversaire réel : il pointe vers une fonction, une instance délocalisée. Là où les blazes disent “moi”, cette phrase ne dit rien d’un sujet ; elle dit quelque chose d’un vide.
Analyse Freudienne
Freud reconnaîtrait dans ce geste la structure classique du meurtre du Père : un désir de renversement dirigé vers un objet manquant. Le père n’est plus incarné, mais le mouvement pulsionnel demeure intact. Le mur reçoit ce manque, il ouvre un espace pour un acte dont l’objet réel a disparu.
Le lieu renforce ce trouble. Un mur d’habitation — non une friche, non un refuge nocturne des graffeurs — devient la surface d’une parole qui n’appartient pas à ceux qui y vivent. La phrase s’inscrit exactement à hauteur du regard : elle n’est pas à lire, elle est à rencontrer. Le passant ne peut l’ignorer sans effort.Ce n’est pas un appel ; c’est une interpellation sèche.
Le pochoir employé trahit la précipitation.
Encre maigre, application inégale, geste rapide : rien de l’obsession artisanale du stencil répété.
Or le pochoir n’a servi qu’une fois — scandale technique dans un médium conçu pour la série. Le multiple se retire, le geste devient unique. Il ne s’agit plus de marquer un territoire, mais de frapper un instant. Le blanc offert par la ville devient une opportunité, une fenêtre ouverte par le refoulement municipal.
La langue, elle, porte le poids du symbolique. Syntaxe classique, autoritaire, netteté des mots, rigueur du français institutionnel. Le pouvoir condamné dans la langue même qui l’institue. Lacan y verrait la torsion d’un signifiant maître retourné contre lui-même, la Loi cherchant à tuer sa propre ombre.
Dans cette zone usuellement saturée d’égo et de répétitions, la phrase rompt la grammaire locale.
Les blazes persistent parce qu’ils répètent ; cette phrase persiste parce qu’elle tranche.
Elle n’appartient à personne, mais elle impose la présence d’une scène : celle où un mot sans auteur cherche à exister là où plus rien n’était censé se dire.
Ce mur désaturé devient le lieu exact où un langage venu d’ailleurs décide de se déposer, fragile, rapide, voué à disparaître — mais assez fort pour transformer un blanc municipal en événement communautaire.
Le mur n’était pas nu : il venait d’être blanchi.
Le rouleau municipal avait posé là un rectangle irrégulier, encore visible par ses stries, ses manques, son opacité inégale. L’endroit portait l’écrasement d’un geste administratif fait pour effacer vite, sans précision. Ce blanc ne disait pas : « il n’y a rien ». Il disait : « quelque chose a été retiré ».
Dans ce quartier où les blazes ont l’habitude de repousser comme des herbes fortes, le blancage n’est jamais une fin : c’est une interruption. Le mur se retrouve dans un état intermédiaire, un moment de silence forcé où la surface, pour quelques jours, n’appartient plus ni aux graffeurs, ni aux habitants, ni à la ville elle-même.
C’est précisément dans cet interstice que la phrase À MORT LE POUVOIR est apparue.
Elle ne recouvre pas un blaze : elle exploite la place laissée par sa disparition.
Elle n’interrompt rien : elle s’inscrit dans un vide produit par un autre.
Elle ne se pose pas contre une écriture : elle se glisse dans le temps où aucune écriture n’a encore repris.
Tout le geste tient dans cette seconde position.
Le stencil ne conquiert pas l’espace : il profite d’un blanc.
Ce n’est pas un acte de domination graphique, ni une prise de territoire. C’est un acte opportuniste, inscrit dans un moment où le mur est vulnérable, dénudé par le rouleau municipal.
L’encre, mince et déjà soluble, confirme cette logique : le geste n’a pas été préparé pour durer. Il semble avoir été fait vite, presque à la dérobée, comme si le blanc pouvait disparaître à tout instant sous un nouveau blaze. La phrase n’a pas été écrite contre le temps ; elle a été écrite dans un temps emprunté.
Ce qui demeure
Le résultat est visible aujourd’hui : la pluie a déjà rongé le pochoir. Les lettres se dissolvent, la phrase s’effiloche, tandis que le rectangle municipal reste, solide dans son imperfection.
Ce qui demeure, finalement, n’est pas le graffiti : c’est la trace de deux gestes successifs — l’effacement institutionnel et l’insertion furtive d’une phrase dans l’espace ouvert par cet effacement.
Le mur raconte donc une scène simple :quelqu’un a effacé, quelqu’un a profité. Une ville a voulu faire taire un nom ; une phrase est venue parler dans ce silence.Le pouvoir était déjà intervenu ; le cri est venu après lui, et non contre lui. Le lieu n’explique pas la phrase ; c’est le blanc qui l’a rendue possible.
Le geste d'un moment unique
Le pochoir appartient, par nature, au régime du multiple. Il est fabriqué pour être répété, transporté, réutilisé.
Le stencil n’est pas un geste : c’est un outil.
Dans l’économie du graffiti, il transforme la main en matrice et fixe la forme pour qu’elle puisse se reproduire sans altération. Son essence est la série.
Ici, pourtant, le pochoir n’a servi qu’une seule fois. L’outil a été réduit à un événement. Cette réduction n’est pas anecdotique : elle modifie le statut même de l’inscription.
Ce n’est pas la phrase qui fait rupture ; c’est la manière dont elle a été produite.
Un stencil non répété contredit son propre principe. Il n’accomplit pas sa fonction. Il échoue techniquement — et cet échec devient un signe.
Le graffiti n’est plus un geste reproductible : il devient un moment.
Le graffeur n’a pas cherché la diffusion, ni la série, ni l’installation d’un motif reconnaissable. Il a produit une pièce unique avec un outil conçu pour l’inverse.
Ce choix fait basculer l’acte du registre pulsionnel vers un registre presque rituel. Le geste cesse d’être utilitaire. Il ne vise plus une propagation mais une précision : un point exact, un instant donné.
Le stencil perd alors ce qui fait sa force habituelle : la netteté, le bord tranchant, la régularité. L’encre insuffisante, le dépôt trop rapide, l’absence de pression homogène montrent que l’intention n’était pas de produire une belle empreinte. La forme n’est pas célébrée ; elle est jetée.
Un pochoir ainsi utilisé n’est plus un instrument : il est défait.
La série avortée produit une sorte de pièce orpheline, un tir unique dont on sait qu’il ne connaîtra ni frère ni suite.Le geste s’arrête là où le stencil, normalement, commence.
Dans ce quartier où la forme existe par la répétition — répétition des blazes, répétition des styles, répétition des gestes — cette utilisation unique crée un objet à part :une image dont le monde ne possédera qu’un seul exemplaire. On ne la reverra pas ailleurs, ni dans une autre rue, ni dans un autre contexte. Elle n’a ni dissémination, ni retombée, ni extension.
Elle a eu lieu ici, une fois, et ne reviendra pas.
Cet usage du stencil, réduit à une frappe solitaire, confère au geste une gravité particulière.
On ne peut plus le lire avec les codes habituels du graffiti.
Il faut le lire comme ce qu’il est devenu : le produit d’un outil qui renonce à sa vocation.
La série abandonnée devient signe d’un désir sans suite. Et cette absence de suite n’est pas un manque : c’est la matière même du geste.
La langue : verdict sans juge
La phrase ne doit rien à la couleur, ni au style du quartier, ni à l’énergie des murs.
Elle tient par sa langue.
Ce n’est pas un cri : c’est une construction.
Un assemblage de mots qui semble venir d’un autre régime que celui des blazes environnants.
Là où les tags affirment une présence, la phrase formule une condamnation.
Le français n’est pas ici un simple véhicule. Il apporte avec lui tout ce qu’il porte d’ancien :la syntaxe du droit,
la sécheresse des proclamations, la tradition des sentences écrites avant d’être dites. L’énoncé « À mort le pouvoir » n’est pas moderne : il sonne comme un reste de tribunal, une forme héritée d’un temps où l’on prononçait la peine avant de chercher l’accusé.
La force de cette phrase ne tient pas dans sa violence, mais dans sa structure.
Un verbe à valeur d’injonction,un article défini, un nom abstrait. L’injonction, l’article, l’abstraction : ces trois éléments suffisent à produire une mécanique symbolique complète. On ne sait pas qui parle ; on ne sait pas qui doit mourir ; mais la forme opère. Elle ne demande ni témoin ni contexte :elle déclare.
Ce, à l'ordinaire, qui gorge ce mur — les prénoms, les pseudonymes, les initiales hâtives — appartient au registre du moi. Cette phrase, elle, appartient au registre de la Loi.
Non pas la loi écrite, mais la Loi comme forme : ce qui ordonne, ce qui tranche, ce qui sépare.
Dans un quartier habitué au bruit des identités multiples, le français surgit ici comme une lame froide.
Il introduit un ordre qui n’appelle aucune justification.
Que la phrase soit en français n’est pas un détail. Dans la culture contemporaine du graffiti, l’anglais a absorbé la quasi-totalité des formes de contestation : Fuck, No Future, Resist, Fight Back.
L’anglais produit des impacts rapides ; il efface le lieu.
Le français, lui, ancre. Il inscrit le geste dans une histoire particulière, dans une tradition de conflits intérieurs, dans un rapport ancien entre langue et autorité.
Ici, la langue de l’État sert à condamner l’État.
La langue de la Loi sert à déclarer la mort de la Loi.
Ce renversement n’est pas rhétorique : il est structurel.
La forme ne critique pas le pouvoir ; elle prend sa place.
Elle parle comme lui, à sa place, contre lui.
C’est ce qui distingue cette phrase de toutes les colères ordinaires.
Elle ne dit pas « je veux ».
Elle ne dit pas « nous voulons ».
Elle ne dit pas « à bas », ni « dehors », ni « stop ».
Elle dit « à mort ».
Un mot archaïque, sans nuance, qui sépare sans discussion possible ce qui doit rester de ce qui doit disparaître.
Le français, dans ce stencil, n’est pas simplement un choix linguistique : c’est un dispositif symbolique.
Un mécanisme de séparation.
Une machine à produire du verdict sans juge, de la sentence sans tribunal, de la décision sans procédure.
Dans les blazes environnants, l’écriture sert à exister.
Dans cette phrase, l’écriture sert à destiner.
Elle ne montre pas un sujet : elle fabrique un destin — celui du mot “pouvoir”, isolé, placé sous la coupe d’une injonction qui ne laisse aucune échappée.
Psychanalyse : un meurtre du Père sans Père
Freud avait posé une image primitive : une horde, un père, un meurtre.
Non pas un fait historique, mais un modèle, une fiction fondatrice de la vie psychique.
L’autorité est d’abord un corps, puis elle devient un souvenir, enfin une structure.
Quand le père disparaît, le désir du meurtre ne disparaît pas avec lui : il devient pulsion sans objet.
Sur le mur de Quimper, c’est précisément ce qui s’énonce.
La phrase condamne le pouvoir — non un homme, non une institution identifiable, mais un signifiant vide.
Cette vacance n’atténue pas la violence du geste : elle l’amplifie.
Car tuer ce qui n’a pas de corps revient à attaquer une fonction, un lieu dans la structure, un Nom plutôt qu’un être.
Freud décrit ce mouvement : quand l’autorité réelle se dissout, le désir se retourne vers l’abstraction.
Le mur devient support d’un meurtre symbolique sans victime, d’un acte sans objet.
Ce n’est plus un corps qu’on veut abattre : c’est un principe.
Lacan ajoute à cela un déplacement décisif.
Pour lui, le Père n’existe pas en tant qu’individu : il n’existe que comme Nom-du-Père, c’est-à-dire comme point d’arrimage du symbolique.
Ce Nom organise la loi, la filiation, la limite.Mais il peut s’effacer, se fissurer, perdre sa consistance.
Alors, il reste le lieu du Père — mais vide.
La phrase « À MORT LE POUVOIR » surgit précisément dans cet intervalle : le lieu du Père subsiste, mais il ne contient plus personne.
La colère ne trouve pas de destinataire.
Elle frappe le lieu même où devrait se tenir l’autorité, celui du lissage urbain, de la communauté apaisée.
Ce n’est pas une revendication : c’est une adresse sans adressé.
Une tentative de tuer ce qui ne peut plus mourir.
Dans ce geste, le mur joue un rôle essentiel.
Il n’est ni tableau ni panneau : il est surface d’Autre
Dans la psychanalyse lacanienne, écrire sur un mur, c’est tenter d’inscrire quelque chose dans le champ de l’Autre, là où une parole devrait être reconnue. Or ici, l’Autre est absent. Le mur reçoit un acte pulsionnel qui n’a plus de réponse possible.
L’inscription, en ce sens, n’est pas un message : c’est un reste de rituel, une cérémonie privée déposée dans l’espace public. Une scène sans spectateurs. Le meurtre symbolique ne cherche plus le regard d’un groupe, mais simplement un support où s’accomplir. Un acte minimal, presque silencieux, qui tente d’accomplir un scénario archaïque devenu structurel.
Le caractère unique du stencil renforce ce point :un meurtre sans répétition, sans propagation, sans groupe. Il n’y a pas de complicité, pas de “nous”, pas de peuple en colère. Il y a un geste solitaire, dirigé vers une abstraction, inscrit dans une langue qui jadis incarnait l’autorité qu’elle condamne.
À défaut de pouvoir tuer un père réel, l’inscription fabrique une figure à abattre : le pouvoir.
Mais ce mot n’a pas de chair. Il est un endroit vide où se loge le désir de renversement.
Freud dirait : le meurtre du Père s’accomplit ici dans l’absence du Père.
Lacan préciserait : c’est le Nom-du-Père que l’on tente de frapper, non sa personne — et par ce geste même, on réinstaure ce qu’on croyait abolir. Car condamner le pouvoir dans la langue du pouvoir, c’est encore lui reconnaître la place symbolique qu’on prétend supprimer.
Ainsi, la phrase « À MORT LE POUVOIR » ne tue rien. Elle montre seulement que le meurtre veut encore avoir lieu.
Politique du mur : l’effacement comme pouvoir
Avant la phrase, il y a eu un rouleau.
Ce détail, apparemment mineur, engage toute une politique de la surface.
Le blancage municipal n’est pas une opération bénigne : c’est une manière de réguler la circulation des signes dans la ville.
Effacer n’est pas neutraliser : c’est décider de ce qui peut apparaître, et de ce qui doit disparaître.
Le mur d’habitation, recouvert à la hâte, porte encore les marques de cette décision. La ville ne cherche pas à restaurer, à réparer ou à intégrer : elle couvre. Elle applique une couche de peinture mince, inégale, assez opaque pour masquer, mais jamais assez pour effacer complètement. Ce blanc raconte l’intervention d’un pouvoir qui refuse de s’exposer ; il n’affirme pas sa présence, il gomme les autres.
Dans la logique urbaine, la politique de l’effacement occupe une place paradoxale : elle intervient sur les murs, mais elle ne parle jamais. Elle n’adresse ni justification, ni avertissement. Elle ne produit aucun discours. Elle laisse seulement des rectangles muets, comme autant de décisions administratives sans signature.
Là où les graffeurs écrivent pour être vus, l’administration efface pour être invisible. C’est un pouvoir qui agit sans apparaître, qui dicte sans dire, qui trace sans dessiner. Un pouvoir qui préfère le silence à l’énoncé.
Le blancage crée une sorte de régime visuel où l’autorité n’est jamais symbolisée, seulement insinuée. Les murs ne montrent pas le pouvoir ; ils montrent son passage. Cela suffit.
La ville n’a pas besoin d’enseigner l’obéissance : elle la matérialise par la disparition répétée de ce qui déborde.
C’est dans cette économie de la disparition que la phrase « À MORT LE POUVOIR » intervient.
Elle ne vient pas contester le pouvoir frontalement : elle vient occuper l’espace exact où il est intervenu.
Elle parle sur la place laissée par l’effacement du pouvoir, sur le signe de son action, non contre son discours — car celui-ci n’existe pas.
Elle profère une phrase à l’endroit précis où la ville a préféré se taire.
L’acte du graffeur (ou de celui qui a tenu le pochoir) ne s’inscrit pas contre une politique ; il s’inscrit dans son interstice.
Il ne rivalise pas avec une parole officielle ; il profite du vide laissé par elle.
Il ne répond pas à une idéologie ; il répond à une procédure.
L’urbanisme moderne, en recouvrant les murs à répétition, crée des poches de blancheur qui ne sont jamais vierges : ce sont des zones de pouvoir. L’espace effacé devient un espace vulnérable, transitoire, exposé. C’est un territoire en suspens où quelque chose peut encore advenir.
Ce n’est pas un hasard si le stencil est apparu là : il surgit dans une politique qui n’a pas de mots, seulement des gestes. Il retourne ce geste contre lui. Le blancage avait pour but de faire oublier un nom ; la phrase vient se loger dans cet oubli.
Là où la ville voulait produire un effacement neutre, apparaît une condamnation.
Là où le pouvoir voulait retirer un signe, un autre signe se réinscrit.
Là où l’autorité voulait imposer la disparition, un mot naît de cette disparition.
L’inscription ne s’oppose pas au pouvoir : elle montre ce que le pouvoir ne peut éviter de produire en effaçant — un espace où d’autres mots peuvent naître.
Dans cette rue sans monument, sans emblème, sans enjeu politique visible, l’effacement municipal agit comme un rituel discret de maintien de l’ordre. Et le stencil, fragile et unique, vient en révéler la mécanique.
Le mur ne dit pas :“voici l’autorité”.
Le mur dit :“voici son silence”.
Et dans ce silence, un mot est venu parler.
Conclusion
Le mur de Quimper n’avait rien demandé.
Il portait son histoire ordinaire de quartier : des prénoms rapides, des initiales obstinées, des silhouettes de passage.
Puis il a porté un effacement.
Un blanc trop vite posé, rectangle d’autorité sans discours, trace matérielle d’une décision silencieuse.
Un pan de mur rendu provisoirement vulnérable.
Dans cet intervalle minuscule, un mot est venu. Non pas un mot de colère — les colères crient. Non pas un mot politique — les politiques expliquent. Un mot à la syntaxe ancienne, un mot venu d’une langue qui, dans ce pays, n’est jamais neutre. Un mot qui prononce une condamnation sans s’adresser à personne.
Le pochoir n’a servi qu’une fois. Un outil fait pour la prolifération réduit à un seul souffle. Échec disciplinaire, réussite symbolique. La série interrompue devient un événement unique, comme si la forme ne supportait plus son propre destin technique.
Le blancage avait effacé un ego ; la phrase a réoccupé l’espace en supprimant l’ego lui-même.
Elle ne dit pas “moi”.
Elle ne dit pas “nous”.
Elle ne dit rien d’un sujet.
Elle frappe un mot abstrait, un lieu symbolique : le pouvoir, c’est-à-dire la place du Père dans la structure.
Freud verrait là un meurtre sans victime, une répétition d’un scénario archaïque que rien ne vient plus incarner.
Lacan dirait : tuer le pouvoir dans la langue du pouvoir, c’est encore reconnaître la place symbolique qu’on tente d’abolir.Un signifiant retourné contre son propre équilibre.
Et la ville ?
Elle continue d’effacer.
Rouleau après rouleau, elle maintient ses surfaces comme on lisse un drap qu’on ne regarde plus.
Elle gomme les traces trop visibles, sans jamais produire sa propre écriture.
La gouvernance se fait par disparition, non par énoncé.
Dans cette économie du silence, la phrase surgit comme l’inverse exact du blancage : elle ne tente pas de cacher, mais de dire ; elle ne cherche pas la durée, mais l’impact ; elle ne remplit pas un vide, elle le révèle.
Aujourd’hui, l’encre a presque disparu.
Il reste un fantôme de lettres, un souffle de mots, une sentence mourante.
Il reste surtout la scène : un blanc administratif, une phrase fragile, un mur d’habitation devenu support d’un conflit qui ne trouve plus lieu ailleurs.
Rien ne persiste, si ce n’est cela : qu’à l’endroit même où la ville voulait faire taire un nom, quelqu’un a écrit la mort d’une abstraction.
Et que ce mot —aussi bref que son encre —a suffi à transformer un mur quelconque en fragment de psyché urbaine.
Bibliographie
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