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Zimbardo, Gérôme et la scène d’exécution collective : pouvoir symbolique, désubjectivation

  • Photo du rédacteur: Karl Morysidès
    Karl Morysidès
  • 17 avr.
  • 4 min de lecture
Gérôme, J.-L. (1872). Pollice verso. Huile sur toile,  Phoenix Art Museum, domaine public
Gérôme, J.-L. (1872). Pollice verso. Huile sur toile, Phoenix Art Museum, domaine public

Qui tue quand personne ne décide ?Dans le tableau Pollice verso (1872) de Jean-Léon Gérôme, un gladiateur se tient debout, l’arme encore chaude, regardant la foule en attente d’un verdict. À ses pieds, son adversaire, blessé, implore la grâce. L’empereur est bien là, dans sa loge, mais il ne parle pas. Il laisse faire. La foule, elle, désigne la mort — pouce vers le bas.


Cette scène de délégation collective, de suspension de la responsabilité, fait écho à l’expérience de Zimbardo, dans laquelle des étudiants, répartis aléatoirement entre gardiens et prisonniers, se mirent à incarner leurs rôles de manière extrême — certains devenant autoritaires, humiliants, d’autres passifs et désorganisés — non par sadisme ou fragilité, mais par soumission implicite au cadre imposé.


Qui décide de tuer ?

Qui décide de tuer ? Quand un homme est au sol, désarmé, suppliant —et que l’autre, debout, armé, victorieux, ne frappe pas encore —qu’est-ce qui fait basculer le geste ?

Est-ce le regard du commanditaire, du législateur ? Le devoir du combattant ? L’éthique du moment ? Ou est-ce la foule — ses cris, ses signes, sa jouissance partagée — qui, sans jamais toucher, commande l’exécution ?


Le tableau Pollice verso de Jean-Léon Gérôme ne montre pas une scène de combat. Il montre une scène de suspension éthique. Où personne n’est entièrement responsable, mais chacun est impliqué dans la chute d’un autre.


Cette question — qui tue quand personne ne décide ? —traverse aussi les expériences psychologiques modernes, notamment celle de Zimbardo, où des étudiants, devenus gardiens de prison, se mirent à humilier, violenter, non par haine, mais par rôle.


Ce croisement — entre l’arène romaine et la prison universitaire —nous force à repenser le lien entre pouvoir symbolique, responsabilité dissoute, et subjectivité en miettes. Et c’est là, précisément, que la psychanalyse du Seuil entre en scène.


Présentation de l’œuvre : Pollice verso (1872)

Le tableau de Gérôme représente une scène d’arène :

– au centre, un gladiateur debout, victorieux, l’arme à la main ;

– à ses pieds, un autre, effondré, tendant le bras dans un geste de supplication ;

– à droite, dans les gradins, des femmes, des vestales, brandissent leur poing et tournent le pouce vers le bas : Pollice verso — le signal de la mort.


Mais ce qui rend cette scène essentielle, c’est le silence de l’empereur. Il est là, bien présent, assis dans sa loge impériale presqu'au centre supérieur du tableau. Mais il ne tranche pas. Il observe. Il laisse la foule décider.

Le pouvoir est là, mais il est délégué à l’inconscient collectif. Et le gladiateur, pourtant triomphant, devient l’exécutant d’un désir partagé.

Zimbardo : la fabrication des bourreaux ordinaires

En 1971, Philip Zimbardo organise à Stanford une expérience où des étudiants jouent le rôle de gardiens et de prisonniers. Très rapidement, les “gardiens” se transforment en figures autoritaires, parfois violentes, humiliantes.


Zimbardo conclut :

Ce ne sont pas des individus sadiques. C’est le rôle, le cadre, le contexte qui produit cette bascule.

L’expérience montre que la subjectivité morale peut être suspendue, dès lors qu’un rôle fonctionnel est activé.


Une scène de désubjectivation symbolique

Dans Pollice verso, cette dynamique est parfaitement incarnée.


– Le vainqueur ne choisit rien.

– Le vaincu implore, mais son appel ne s’adresse à personne.

– L’empereur est témoin, mais muet, pas d'approbation, pas de désapprobation.

– Et la foule se saisit du pouvoir symbolique sans en porter le poids.


C’est une scène où la responsabilité est éclatée. Où le poids du geste final ne vient de personne, mais de tous à la fois.


Et c’est là que le sujet s’effondre.


Lecture psychanalytique : l’exécution comme rôle

Dans le cabinet, cette scène se rejoue autrement.

Ce n’est pas un glaive. Mais c’est une parole qui tue. Un silence qui écrase. Une loyauté familiale ou professionnelle qui exige un acte — sans réflexion.

Le patient dit :

“Je l’ai fait parce que je devais.”
“Je ne pouvais pas dire non.”
“Ce n’était pas moi, personnellement.”

Ce “ce n’était pas moi” est le cœur clinique de ce tableau.

Le sujet n’est plus sujet.
Il est devenu fonction.

Le travail analytique du Seuil : interrompre le rituel

Le rôle de l’analyste du Seuil est de repérer quand le patient devient acteur d’un rôle qui n’est pas le sien.

Quand il exécute une attente venue de la foule, ou de l’ancêtre,

ou de l’institution.

Il ne s’agit pas de juger.

Il s’agit de dire :

“Vous pouviez refuser.”
“Ce regard-là n’est pas un ordre.”“
Vous n’êtes pas obligé d’obéir à ce silence.”


Ce que Pollice verso nous enseigne, ce que Zimbardo démontre, et ce que la psychanalyse du Seuil met au travail, c’est qu’un sujet peut tomber sans que personne ne le pousse. Et qu’un autre peut tuer sans se sentir coupable.


Parce que tout le monde était là. Parce que le geste était attendu. Parce qu’on a oublié de penser.


Et c’est là que le travail analytique commence :

Quand on interroge le rôle.
Quand on retire le glaive.
Quand on refuse d’être le bras de l’autre.

Bibliographie

Zimbardo, P. (1971). The Power and Pathology of Imprisonment. Congressional Record.

Zimbardo, P. (2007). The Lucifer Effect: Understanding How Good People Turn Evil. Random House.

Gérôme, J.-L. (1872). Pollice verso. Huile sur toile, 96 × 149 cm. Phoenix Art Museum.


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