Comment lire "Les Sabines arrêtant le combat entre les Romains et les Sabins" de David après Me too et la Dark romance ?
- Fabrice LAUDRIN

- il y a 11 heures
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Nous avons tous en tête L’Enlèvement des Sabines (seconde version), 1637-1638. Musée du Louvre, Paris. passage presque obligé au musée du Louvre. La scène ne demande guère d’effort : elle se reconnaît immédiatement, comme un épisode familier de la fondation de Rome tel que Plutarque le rapporte. Le moment est net, presque didactique : les Romains organisent une fête, puis passent à l’acte, une capture collective parfaitement réglée pour se procurer, chez le voisin, celles qui deviendront les mères de la cité. Un temps où l’expression « prendre femme » pouvait s’entendre au pied de la lettre.
Rien de très dérangeant, non plus, à faire traduire par des apprentis hellénistes encore boutonneux l’enlèvement d’Hélène par Pâris, celui d’Europe par Zeus, ni à ce qu’un mécène commande au Bernin une Proserpine tentant de s’arracher aux bras de Pluton sous le regard placide de Cerbère. Et si l’on en croit la quarantaine d’œuvres consacrées à l’enlèvement des Sabines conservées au Louvre, le motif n’a rien de scandaleux : il a circulé, insisté, trouvé ses commanditaires comme ses publics, de l’atelier savant aux grandes machines d’apparat, jusqu’à s’imposer comme une évidence culturelle.

Or, dans cette mécanique culturelle bien huilée qui installe le rapt comme scène fondatrice d’un récit occidental, un petit grain de sable se glisse. Au Louvre, Jacques-Louis David ne rejoue pas la scène attendue. Il ne peint ni la saisie ni l’arrachement. Il intitule son tableau Les Sabines arrêtant le combat entre les Romains et les Sabins (1799). Le geste inaugural, pourtant au cœur des récits et des images, se retire du champ. La scène bascule vers l’après, vers cet instant où les femmes s’interposent entre leurs pères et leurs ravisseurs devenus maris. La machine continue de tourner, mais autrement. Le rapt reste le moteur. L’image choisit de ne pas l’exposer. Le regard est conduit vers la paix, vers une médiation présentable. Le titre regarde ailleurs. Le geste, lui, continue d’insister. Et chacun, devant la scène, prend place sans bruit, à la manière de Cerbère le Placide.
Ce déplacement ne relève pas d’une simple pudeur ou d’une légitimité du rapt. Il suppose une mémoire déjà saturée. Tite-Live déroule la séquence du rapt. Plutarque en souligne la fonction politique. Ovide en travaille les affects. Poussin en fixe la visibilité. Une bibliothèque entière décrit la capture. Le tableau de David intervient après. Le geste est connu, intégré, reconnu sans être montré. Cette reconnaissance produit une économie du visible. Le regard n’a plus besoin de voir pour savoir. Ce savoir installe une amnésie. Le geste cesse d’apparaître comme problème. Il devient condition.
Aujourd’hui, la relecture de cette œuvre fait surgir une difficulté qui ne se laisse plus absorber par les catégories historiques. Comment penser le geste de celles qui s’interposent avec autant de vigueur entre leurs pères, leurs frères et leurs maris ? Pourquoi aimer tant celui qui m’a enlevée, forcée à devenir son épouse, porter ses enfants ?
L’idée du syndrome de Stockholm vient aussitôt à l’esprit. Elle ne tient pas. Elle réduit, elle classe, elle évite. La scène impose autre chose. Le tableau ne fournit aucune explication. Il fixe seulement une position : le corps devient médiateur d’un conflit qu’il n’a pas choisi. La question se déplace. Elle ne porte plus seulement sur la violence initiale. Elle porte sur ce qui vient après. Comment l’enlèvement façonne une identité. Comment la contrainte construit. Comment elle s’habite. Comment elle lie. Aujourd’hui, c’est dans ce nid trouble que la Dark romance, si chère à nos adolescentes déploie ses récits. Et la lectrice, ou plutôt le lecteur, pour ne pas stigmatiser le cœur de cible des éditeurs, y apprend à suivre ce passage, à en reconnaître les étapes, à en accepter la logique, lorsque le tableau de David se contente d’en maintenir la tension sans jamais la résoudre.
Une autre ligne affleure, plus froide, moins visible. Dans le récit de la fondation de Rome comme dans le tableau de David, le corps féminin ne se réduit pas à une figure morale ou affective. Il devient surface d’inscription. Il reçoit, il porte, il transmet. La capture ne vise pas seulement des personnes. Elle engage une continuité. Elle inscrit une descendance. Elle fixe des appartenances. Ce qui se joue ne tient pas dans la scène, mais dans ce qu’elle rend possible après elle. La paix que l’image donne à voir ne repose pas sur un apaisement des affects. Elle repose sur une transformation déjà opérée, silencieuse, irréversible. La réconciliation entre Romains et Sabins ne s’obtient pas par la parole. Elle s’établit parce qu’un lien a été produit ailleurs, dans les corps, dans le temps, dans ce qui ne se montre pas. Me too avec toutes ses dérives et ses clairvoyances, a déplacé le regard vers ce point précis. Non pour ajouter une morale, mais pour rendre à nouveau perceptible ce qui avait cessé d’apparaître sous l’effet de l’évidence culturelle.
Le tableau de David montre la paix. Il ne montre pas ce qui l’a rendue possible. Pendant longtemps, cela suffisait. Le regard acceptait la scène telle qu’elle se donnait. La médiation effaçait le reste. Ce temps est passé, Me too et son anti-thèse, la Dark romance, nous ont obligés à repenser notre regard. Il ne peut, ou doit, plus s’arrêter à ce qui est visible. Il remonte. Il cherche ce qui précède. Il réintroduit l’enlèvement dans une image qui ne le montre pas.
La paix entre Romains et Sabins ne tombe pas du ciel, ni des amours de Vénus et Mars. Elle s’appuie sur des corps pris, sur des vies déplacées, sur des liens imposés devenus chéris. Le tableau ne ment pas. Il choisit ce qu’il montre. La Sabine au centre de la composition arrête le combat. Le geste tient. La paix tient avec lui. Mais à quel prix pour chacun ?




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