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Psychanalystes, vous avez le pouvoir de faire dire n'importe quoi aux œuvres d'art

Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
Fabrice LAUDRIN
il y a 19 heures
3 min de lecture

Georges de La Tour, un crâne, une flamme : quand l’interprétation psychanalytique prend ses propres fantasmes pour des vérités.

Georges de La Tour, La Madeleine pénitente, vers 1640. Huile sur toile. Metropolitan Museum of Art, New York.
Georges de La Tour, La Madeleine pénitente, vers 1640. Huile sur toile. Metropolitan Museum of Art, New York.

Un crâne sur une table. Pas de quoi en faire un fromage, sauf que le fromage, lui aussi, finit par ressembler à un crâne quand on l’oublie assez longtemps. Dans le tableau de Georges de La Tour, La Madeleine pénitente, le crâne est à sa place : il rappelle la mort. La flamme rappelle la lumière. La femme rappelle probablement quelque chose à quelqu’un. Quant au miroir, il réfléchit. Tout le monde fait son métier.


Le spectateur aussi : il interprète. Il voit une femme qui se repent, un crâne qui avertit, une flamme qui éclaire et un miroir qui interroge. La vanité des choses terrestres est au rendez-vous. Les places sont réservées, les symboles ont composté leur ticket d'entrée au grand cirque. On pourrait presque distribuer le programme à l’entrée : à gauche, la mort ; à droite, le renoncement ; au fond, l’éternité, sortie après le spectacle et le pochon de pop-corn raclé jusqu'à l'os. L’éternité, ça creuse jusqu'à six pieds sous terre.

Mais le crâne n’a rien dit. C’est nous qui l’avons fait parler. Il était posé là, et nous l’avons promu au rang de conférencier. Il ne lui manque plus qu’un micro et quelques slides sur la condition humaine. Nous avons reconnu le symbole ; nous en avons conclu que nous avions vu l’objet. Mais c'est comme confondre le menu avec le repas : on peut connaître tous les plats par cœur et mourir de faim.


La psychanalyse est friande de ce mécanisme. Elle sait qu’un détail peut en cacher un train complet, qu’un silence n’est pas toujours silencieux et qu’un symptôme peut avoir plusieurs adresses ou jouer le coucou dans un nid bien douillet. Mais elle peut aussi se montrer d’une indiscrétion admirable : elle entre dans une œuvre, fouille les tiroirs, ouvre les placards, puis annonce qu’elle a trouvé ce qu’elle avait elle-même apporté.

Le procédé est commode. Si le tableau confirme l’interprétation, c’est gagné. S’il lui résiste, cette résistance confirme que l’interprétation touche juste. Le tableau a tort dans les deux cas. Il vient de perdre son procès contre un juge qui rédige lui-même les lois, les preuves et le verdict. Voilà une justice expéditive : l’œuvre est condamnée à avoir raison de son analyste.


Le plus drôle — si l’on peut dire — est que l’interprétation peut être brillante. Elle peut s’appuyer sur l’histoire de l’art, les textes anciens, la biographie du peintre et toute une bibliothèque. Elle n’en commet pas moins parfois une petite escroquerie : elle fait passer sa propre construction pour une découverte. Plus elle est savante, moins on ose lui demander ses papiers.


Revenons à Madeleine. Nous ne savons pas ce qu’elle pense. Nous savons ce que la tradition nous apprend à voir, ce que le titre nous suggère et ce que le crâne nous rappelle. Mais le tableau ne se réduit pas à l’addition de ces renseignements. La flamme éclaire sans expliquer. Le miroir réfléchit sans témoigner. Et le crâne reste un crâne, ce qui n’est déjà pas si mal pour un objet auquel nous avons confié tant de responsabilités.

La question n’est donc pas : « Que signifie cette œuvre ? » C’est une question légitime, mais elle peut tourner au contrôle fiscal du sens. Il faudrait aussi demander : « Qu’est-ce que mon interprétation m’évite de regarder ? » Voilà qui change la visite. Le psychanalyste n’est plus seulement celui qui débusque les illusions du spectateur. Il doit vérifier les siennes et d'abord les siennes. Il peut découvrir qu’en expliquant tout, il a soigneusement évité de rencontrer ce qui ne se laisse pas expliquer.


Une œuvre n’est pas un patient qui serait venu consulter pour apprendre qu’il avait raison d’être ce que l’analyste avait décidé qu’il était. Elle n’a signé aucun consentement à l’interprétation. Elle ne doit pas sa vérité à celui qui la commente.

Le crâne, lui, garde la bouche fermée. Il a peut-être compris quelque chose que nous ignorons : quand on vous prête toutes les paroles, le silence est encore le meilleur moyen de ne pas se faire psychanalyser.

 
 
 

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