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IV — Le NFT, godemiché de la propriété

Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
Fabrice LAUDRIN
il y a 8 minutes
7 min de lecture

LES LATINS N’ONT PAS FINI DE NOUS SCULPTER

Psychanalyse de l’art "romain" et de ses prolongements contemporains


Pétrone, Satyricon, Paris, Mamert Patisson, 1587. Page de titre d’une édition du XVIᵉ siècle. Collection particulière.
Pétrone, Satyricon, Paris, Mamert Patisson, 1587. Page de titre d’une édition du XVIᵉ siècle. Collection particulière.

Deux masques de théâtre occupent les faces d’un petit marbre romain conservé à Ostie. L’objet a la forme d’un bouclier d’Amazone, avec une tête d’aigle à chacune de ses extrémités. Deux trous percés dans sa partie supérieure permettaient de le suspendre. Il appartient à la famille des oscilla, ces reliefs que les Romains accrochaient notamment dans les péristyles de leurs maisons. Le vent pouvait les faire tourner. Il fallait cependant un fil pour que l’image, tout en se déplaçant, reste attachée à son propriétaire.


Virgile évoque dans les Géorgiques des figures suspendues aux arbres à l’occasion de fêtes bachiques. Leur présence ultérieure dans le décor domestique a conduit les archéologues à examiner ce qu’il restait de leur éventuelle fonction religieuse. Certains oscilla portent encore des images dionysiaques sans que leur usage rituel puisse être établi. Le relief d’Ostie, lui, présente des masques de théâtre. Il était conçu pour être suspendu, mais les circonstances exactes de son utilisation ne sont pas connues. Sa particularité est matérielle. La circulation de l’image exige le déplacement du marbre. Pour emporter l’une, il faut emporter l’autre.


a reproduction numérique a rendu cette solidarité facultative. Une image peut circuler parmi des milliers d’appareils sans qu’un exemplaire original soit matériellement déplacé. Les copies n’enlèvent rien à l’image qui les a précédées. Celui qui regarde n’a plus besoin de posséder.

Les NFT ont apporté une réponse commerciale et technique à cette situation : rendre possible la transaction d’un jeton identifié de manière singulière, associé à un contenu numérique reproductible. L’acquéreur possède le jeton selon les règles de la blockchain concernée. Il n’obtient pas automatiquement les droits d’auteur ni l’exclusivité du fichier. Les autres peuvent continuer à regarder l’image.

Cette séparation est parfaitement admissible. Le marché de l’art connaît depuis longtemps les certificats d’authenticité et les titres de propriété. Le NFT introduit cependant une possibilité particulière : faire circuler le titre comme un objet négociable, dont la valeur peut évoluer indépendamment de l’accès visuel à l’œuvre.

En 2021, une animation de Kevin McCoy allait donner à cette distinction une conséquence inattendue.


Quantum, ou le certificat disputé

En mai 2014, McCoy réalise Quantum, une animation de formes géométriques colorées, et l’associe à une inscription sur la blockchain Namecoin. Le 28 mai 2021, il crée un nouveau jeton sur Ethereum. Sotheby’s présente l’œuvre sous la date « 2014-21 » et la vend, le 10 juin, pour 1,472 million de dollars.

Une partie de sa valeur repose alors sur l’ancienneté revendiquée de son histoire numérique. La maison de ventes présente Quantum comme une œuvre majeure des débuts du NFT. Mais l’identifiant Namecoin utilisé en 2014 avait expiré faute de renouvellement. Free Holdings en avait repris le contrôle et entendait tirer de cette opération des droits sur l’enregistrement originel. L’entreprise contesta la légitimité de la vente du jeton Ethereum.


Le litige conduisit à plusieurs décisions judiciaires. Une juridiction fédérale rejeta les demandes de Free Holdings en 2023 ; en janvier 2024, la cour d’appel confirma l’analyse relative au défaut de qualité pour agir, tout en imposant un rejet sans préjudice. Une procédure distincte fut rejetée en février 2026 par la justice de l’État de New York.

e document judiciaire de 2026 contient une distinction instructive. McCoy y explique que l’inscription initiale sur Namecoin servait de certificat numérique et qu’il avait conservé sa clé privée. Selon sa position, l’expiration du nom associé à l’inscription n’avait pas transféré l’œuvre à Free Holdings. Celle-ci défendait une interprétation différente du contrôle de l’enregistrement. La blockchain permettait de retracer des opérations techniques. Elle ne suffisait pas à déterminer la validité juridique des prétentions formulées sur leur fondement.


Le certificat destiné à garantir l’histoire de l’œuvre était devenu lui-même l’objet d’une revendication de propriété.

Rien ne permet d’attribuer aux protagonistes une jouissance inconsciente. Leurs démarches peuvent s’expliquer par des intérêts économiques et juridiques. Mais Quantum montre que le titre peut acquérir une importance indépendante de l’image qu’il accompagne. Son authenticité, son ancienneté et sa continuité deviennent des qualités recherchées pour elles-mêmes. L’instrument de garantie commence à posséder sa propre valeur.


Le godemiché de Pétrone

Au chapitre 138 du Satyricon, Pétrone emploie l’expression scorteum fascinum. Elle désigne un phallus artificiel en cuir qu’une prêtresse utilise contre Encolpe dans une scène de violence sexuelle, sous prétexte de traiter son impuissance. Le passage n’atteste aucune jouissance consentie du personnage. Le mot fascinum désigne aussi, dans d’autres usages latins, un objet phallique doté d’une fonction protectrice. L’instrument décrit par Pétrone appartient, lui, à une intervention corporelle très précise.


Le rapprochement avec le NFT serait sans intérêt si l’on cherchait une équivalence entre sexualité et propriété numérique. Un godemiché peut procurer une stimulation physique ; une inscription cryptographique n’en procure aucune de cette nature. Mais un instrument peut également être investi au-delà de sa fonction première.

Un collectionneur acquiert normalement une œuvre pour la conserver, la montrer ou la transmettre. Il peut aussi tirer satisfaction de la possession elle-même. Il suffit parfois de savoir qu’un objet lui appartient pour éprouver le plaisir d’en être propriétaire. Cette satisfaction n’a attendu ni Internet ni la blockchain.


Le NFT permet toutefois de la renouveler sans retourner nécessairement à l’œuvre.

Son détenteur peut consulter son portefeuille numérique, vérifier que le jeton lui est toujours attribué, suivre les transactions qui le concernent et montrer à d’autres son titre de propriété. L’image n’a pas changé ; elle peut même rester ouverte sur des milliers d’écrans. Le détenteur retrouve pourtant, à chaque consultation, la possibilité de faire confirmer sa position singulière.


Le NFT peut alors devenir un instrument de satisfaction dont l’usage principal n’est plus la contemplation de l’œuvre, mais la vérification répétée de sa possession.

C’est en ce sens précis que le titre de cet article compare le jeton à un godemiché. La satisfaction supposée n’est pas sexuelle au sens d’une stimulation corporelle. Elle porte sur la relation de propriété, dont l’instrument permettrait de réactiver la reconnaissance.


La jouissance du garant

Freud avait déjà montré que certains objets peuvent recevoir un investissement excédant leur fonction ordinaire. Lacan, avec le plus-de-jouir, permet d’envisager une satisfaction qui ne s’épuise pas dans l’utilité immédiate. Ces concepts ne donnent aucun droit de diagnostiquer les collectionneurs à partir du prix de leurs acquisitions.

Il existe néanmoins une hypothèse à examiner : la jouissance peut se déplacer de l’objet possédé vers l’instrument qui garantit qu’on le possède.


J’appelle jouissance du garant cette possibilité qu’un titre, initialement destiné à authentifier une relation, devienne le support d’une satisfaction répétable. Le sujet revient au certificat pour retrouver la confirmation de son statut de propriétaire. Il peut finir par fréquenter davantage le signe de sa possession que l’œuvre elle-même.

Le phénomène ne se déduit pas d’une transaction. Pour le constater, il faudrait étudier les pratiques des détenteurs : consultent-ils plus souvent leur portefeuille que leurs œuvres ? Que montrent-ils lorsqu’ils parlent de leurs acquisitions ? L’intérêt se porte-t-il sur les propriétés plastiques de l’image ou sur l’exclusivité de l’enregistrement ? Une consultation quotidienne peut aussi n’être qu’une surveillance financière. Cette explication doit être écartée avant de parler de jouissance.


La proposition modifie néanmoins la manière d’aborder certaines œuvres NFT. Leur réception ne s’arrête pas à la contemplation. Elle peut comprendre des opérations techniques de vérification qui deviennent, pour le détenteur, autant d’occasions de réaffirmer sa possession.L’affaire Quantum permet d’en observer les conditions matérielles : deux inscriptions techniques associées à une même œuvre, des droits revendiqués sur leur contrôle, un marché accordant une valeur considérable à leur histoire. Elle n’établit pas que les parties tiraient une satisfaction psychique de leur conflit. Elle montre seulement à quel point le certificat peut compter indépendamment de l’image.

L’oscillum d’Ostie avait besoin de deux trous pour recevoir son fil. Son mouvement ne mettait pas en cause l’identité du marbre. Avec Quantum, l’œuvre peut continuer à circuler tandis que les inscriptions qui prétendent en attester l’histoire donnent lieu à des revendications concurrentes.


Le NFT ne retient pas l’image. Il permet de revenir vers le signe qui atteste une possession.

Pour un collectionneur qui investirait ce signe comme instrument de satisfaction, ouvrir son portefeuille numérique ne serait plus une simple vérification comptable. Ce serait une nouvelle visite à sa propriété. Il resterait à savoir s’il lui arrive encore de regarder l’œuvre.

 


Références de travail

Sources antiques et archéologie

Virgile, Géorgiques, livre II, vers 385-396, particulièrement v. 389 : « Oscilla ex alta suspendunt mollia pinu ». Témoignage antique sur la suspension des oscilla dans les célébrations de Bacchus. Texte latin.


Servius, Commentaire aux Géorgiques de Virgile, II, 389. Source particulièrement intéressante : Servius rapporte plusieurs interprétations des oscilla, dont une tradition les décrivant comme des figures phalliques confectionnées avec des fleurs et suspendues entre des colonnes. Ce témoignage tardif, de nature exégétique, ne prouve pas que les reliefs de marbre retrouvés dans les maisons romaines étaient des objets sexuels. Commentaire latin.


Pétrone, Satyricon, § 138. Le texte contient l'expression scorteum fascinum et décrit l'utilisation violente d'un phallus artificiel en cuir. Texte latin.

138


4Jean-Marie Pailler, « Les oscilla retrouvés. Du recueil des documents à une théorie d'ensemble », Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité, vol. 94, n° 2, 1982, p. 743-822. DOI : 10.3406/mefr.1982.1343. Article intégral.

Persée


Alberto Bacchetta, Oscilla. Rilievi sospesi di età romana, Milan, LED, coll. « Il Filarete », 243, 2006, 666 p. ISBN 978-88-7916-327-9. Étude de référence sur les types, l'iconographie et les traditions d'usage des reliefs suspendus. Notice de l'éditeur. Bacchetta


Parc archéologique d'Ostie, « Complementi d’arredo: l’oscillum ». Présentation d'un exemplaire en marbre, en forme de pelta, orné de deux masques de théâtre et de têtes d'aigle, muni de deux trous de suspension. Cette source permet de documenter l'objet décrit à l'ouverture de l'article. Notice illustrée du parc archéologique.

Ostia Antica Parco Archeologico


Quantum, NFT et propriété

Sotheby's, « Kevin McCoy, Quantum, 2014-21 », lot n° 2, vente Natively Digital: A Curated NFT Sale, New York, 10 juin 2021. Source primaire pour les dates des deux inscriptions, l'identification du jeton Ethereum et la description commerciale de l'œuvre. Notice Sotheby's. 2021 |


Supreme Court of the State of New York, Kings County, Free Holdings Inc. v. McCoy, décision du 13 février 2026, n° 518679/2025, 2026 NY Slip Op 30599(U). Source judiciaire primaire concernant les revendications de Free Holdings et la portée juridique contestée de l'inscription Namecoin. Décision officielle, PDF. nycourts.gov


Andres Guadamuz, « Non-fungible tokens (NFTs) and copyright », OMPI Magazine, 10 décembre 2021. Analyse des différences entre détention d'un jeton, propriété de l'œuvre et droits d'auteur. Article de l'OMPI

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