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III — Le visage perdu de Narcisse

Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
Fabrice LAUDRIN
il y a 14 heures
3 min de lecture

LES LATINS N’ONT PAS FINI DE NOUS SCULPTER

Psychanalyse de l’art "romain" et de ses prolongements contemporains


FAB, Prosopagnosia I — Un exil intérieur, 2019, tirage numérique, 50*70 cm, papier Hahnemühle Museum Etching, avec l'aimable autorisation de l'artiste, Galerie du bout du Monde / Annexe de Quimper
FAB, Prosopagnosia I — Un exil intérieur, 2019, tirage numérique, 50*70 cm, papier Hahnemühle Museum Etching, avec l'aimable autorisation de l'artiste, Galerie du bout du Monde / Annexe de Quimper

À la Galerie du Bout du Monde, annexe de Quimper, place de la Tourbie, l'exposition Prosopagnosia — Un exil intérieur, présentée jusqu'en décembre 2026, pose une question dérangeante : faut-il reconnaître un visage pour reconnaître quelqu'un ? L'artiste FAB y présente une série photographique née d'un voyage à Moscou en janvier 2019. Sur ses photographies, les visages disparaissent sous des étoffes. Les personnes conservent leurs corps, leurs vêtements, leurs attitudes. Elles ne sont pas anonymes. FAB connaît leur identité, parfois leur histoire depuis plusieurs décennies. Ce sont précisément leurs visages qu'il ne parvient pas à reconnaître.


Le voyage commence avec quelques photographies anciennes, conservées comme des garanties de mémoire. L'une représente Eleonora, une lointaine cousine. FAB lui donne rendez-vous près de la cathédrale Saint-Basile, à l'endroit même où le cliché avait été pris quarante-deux ans auparavant. Lorsqu'elle apparaît, son menton ne correspond plus au souvenir. Il la reconnaît finalement grâce à la courbure particulière de sa jambe gauche, déjà visible sur la photographie. Ce détail suffit là où le visage échoue. La prosopagnosie, qui désigne une difficulté ou une incapacité à reconnaître les visages familiers, oblige parfois à s'appuyer sur d'autres caractéristiques : une démarche, une voix, une coiffure. Mais ces indices peuvent changer. Une chevelure rousse suffit-elle à reconnaître une cousine si elle décide de se teindre en blonde ? L'identité de la personne demeure alors que les signes censés la garantir se dérobent.

Ovide avait imaginé une difficulté inverse dans le troisième livre des Métamorphoses. Narcisse, jeune homme d'une beauté exceptionnelle, découvre son reflet dans une source limpide. Il en tombe amoureux, ignorant que le visage contemplé est le sien. Le poète écrit qu'il aime une spem sine corpore, une espérance sans corps. Narcisse distingue parfaitement les traits de l'image, en suit les mouvements, tente de la toucher. Il finit par comprendre : iste ego sum, « celui-là, c'est moi ». Cette reconnaissance arrive trop tard pour le délivrer de son amour. Il sait désormais qui il regarde, mais ne peut cesser de le désirer. Fab, devant Eleonora, connaît l'identité de la personne sans reconnaître son visage ; Narcisse reconnaît les traits d'un visage sans connaître d'abord l'identité de celui qu'il regarde. Leur difficulté commune tient à la séparation possible entre la perception d'une image et la reconnaissance d'une personne.

La distinction devient plus précise lorsqu'on considère le rôle du miroir. Dans sa théorie du stade du miroir, Lacan décrit comment l'identification à une image corporelle unifiée contribue à la formation du moi. Cette image n'épuise pourtant pas le sujet qui s'y reconnaît. La prosopagnosie ne relève pas de ce mécanisme psychanalytique et ne saurait être expliquée par lui. Mais l'expérience photographique de Fab permet de poser une question voisine : pourquoi demander à une image de garantir la permanence d'une identité ? À Moscou, sous le pont Patriarshiy, une vitrine couverte de poussière gelée renvoie à l'artiste sa silhouette. Il y distingue enfin son corps entier, ses épaules marquées par les années, sans pour autant reconnaître son visage. L'image lui permet de se percevoir, mais elle ne lui restitue pas celui qu'il cherche depuis longtemps dans ses photographies.


Le dernier jour, dans l'avion du retour, Fab déchire la photographie de son ancienne carte d'étudiant. Il l'avait conservée depuis 1987 parce qu'il y reconnaissait encore son visage. Ce document attestait une continuité que son reflet présent ne parvenait plus à confirmer. Le déchirer ne résout aucune difficulté de reconnaissance. Ce geste met plutôt fin à l'obligation de retrouver dans le présent les traits fixés autrefois sur le papier.


Narcisse reconnaît son visage et demeure prisonnier de son image. Fab ne retrouve pas le sien, mais peut désormais se séparer de celle qu'il conservait. À Quimper, les visages restent couverts. Eleonora demeure reconnaissable à la courbure de sa jambe, quand bien même son menton ne ressemble plus à celui de la photographie ancienne.


Références de travail

OVIDE, Métamorphoses, livre III, vers 339-510, épisode d'Écho et Narcisse.

LACAN, Jacques, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu'elle nous est révélée dans l'expérience psychanalytique », communication du 17 juillet 1949, reprise dans Écrits, Paris, Éditions du Seuil, 1966, p. 93-100.

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