II — Pygmalion a inventé le porno sur mesure.

LES LATINS N’ONT PAS FINI DE NOUS SCULPTER
Psychanalyse de l’art "romain" et de ses prolongements contemporains

On le sait tous, Pygmalion avait une idée assez précise de la femme à fuir : toutes celles qui vivaient à Chypre ! Dans le livre X des Métamorphoses, Ovide raconte que les Propétides, coupables d'avoir nié la divinité de Vénus, furent condamnées à la prostitution avant d'être changées en pierre. Le sculpteur, révolté par leur conduite et par les vices qu'il attribuait à la nature féminine, décida de vivre sans épouse. La résolution était ferme, mais présentait quelques inconvénients pratiques. Même Adam, qui n'avait pourtant aucune femme à qui reprocher quoi que ce soit, avait fini par obtenir une compagne. L'opération lui avait coûté une côte. Pygmalion, plus économe de son anatomie, préféra l'ivoire.
Il entreprit donc de sculpter une femme et, tant qu'à faire, une femme qu'aucune femme réelle ne saurait égaler. Une contre-voisine, pour commencer. L'histoire ne précise pas si elle devait également être une contre-sœur ou une contre-mère. Elle serait en tout cas une contre-femme, placée sous la tutelle de Vénus plutôt que sous celle de Junon, protectrice du mariage, ou d'Hestia, gardienne du foyer. Le choix de la divinité renseignait déjà sur la destination de l'ouvrage.
Le résultat dépassa ses espérances. Pygmalion conçut de l'amour pour sa propre œuvre. Ovide écrit operisque sui concepit amorem, avant de décrire les ignes, ces feux que le sculpteur puise dans la contemplation d'un simulatum corpus, un corps simulé. La précision importe : la passion est réelle, son objet est artificiel. Pygmalion avait voulu fabriquer une femme conforme à ses exigences ; il découvrait que cette fabrication pouvait à son tour devenir la cause de son émoi. Il avait donné forme à son idéal sans savoir exactement ce que cette forme allait produire sur lui. L'art avait réussi au-delà de la commande. Le fabricant se retrouvait amoureux de son propre produit.
Ovide rapporte un détail troublant : oscula dat reddique putat. Pygmalion embrasse sa statue et croit qu'elle lui rend ses baisers. Le latin tient dans un verbe, putat, « il pense ». L'ivoire n'a pourtant manifesté aucune initiative. Qu'importe. Pygmalion lui offre des bijoux, des coquillages, des fleurs, la couche sur de précieuses étoffes et lui prodigue les attentions d'un amant. La bénéficiaire ne réclame rien, ne refuse rien, n'exprime aucune préférence. Pour un homme qui avait renoncé au mariage en raison des défauts supposés des femmes, le résultat constituait une amélioration appréciable des relations conjugales. La réciprocité était assurée par celui qui en éprouvait le besoin.
Voilà du pain bénit pour un psychanalyste. Le sculpteur ne se trompe pas sur la nature de sa création : il sait parfaitement qu'il a travaillé l'ivoire. Son erreur, si erreur il y a, consiste à attribuer à l'objet ce qu'il désire recevoir de lui. Lacan permet de préciser cette opération. Le rapport imaginaire autorise l'investissement amoureux d'une forme idéale, mais aussi la méconnaissance de ce que le sujet y engage lui-même. La distinction entre moi idéal et idéal du moi, développée notamment dans son premier Séminaire, introduit une autre difficulté. L'image parfaite ne détermine pas à elle seule les critères de sa perfection. Ceux-ci dépendent également de la position depuis laquelle elle est admirée. Or Pygmalion a construit sa statue après avoir condamné les femmes de Chypre. Les absentes continuent donc de gouverner les qualités de leur remplaçante. Le sculpteur avait congédié les candidates, mais conservé le jury.
Ovide ne décrit pas un délire, encore moins une pathologie dont nous pourrions établir le diagnostic à deux millénaires de distance. Il montre simplement un homme capable de tenir pour reçue une réponse qu'il a lui-même produite. C'est précisément ce qui rend sa création si commode : l'idéal féminin n'est plus soumis à l'épreuve du désir féminin.
Restait un défaut que même le meilleur artisan ne pouvait corriger : la statue n'était pas vivante. Pygmalion dut s'adresser à Vénus, autrement dit à une femme, pour achever cette entreprise destinée à le dispenser des femmes. La déesse accepta. L'ivoire devint chair, la statue ouvrit les yeux et Pygmalion obtint l'épouse qu'il avait commandée. Ovide ne rapporte aucune protestation de la nouvelle venue. Il ne lui donne d'ailleurs pas la parole. La transformation n'en comportait pas moins un risque considérable : en lui donnant la vie, Vénus lui avait peut-être donné la possibilité de dire non. Qu’on ne s’inquiète pas, il faudra attendre la Galatée de Rousseau pour qu’elle puisse commencer à se poser des questions.
Deux mille ans plus tard, le sculpteur a changé d'atelier. Il travaille désormais devant un écran. Le catalogue pornographique lui permet de sélectionner les corps, les attitudes, les scénarios, puis d'écarter ce qui ne répond pas exactement à ses préférences. Chaque refus peut devenir un critère de recherche supplémentaire. Avec les images générées par intelligence artificielle, le consommateur peut même préciser la commande et obtenir une figure qui n'a jamais existé. Pygmalion devait travailler l'ivoire. Son successeur peut faire travailler la machine. Le gain de productivité est appréciable, particulièrement pour un homme que les femmes réelles ont déçu.
La comparaison réclame toutefois une distinction. Une femme filmée possède une existence indépendante de son image. Une figure entièrement synthétique n'en possède aucune. Les réunir sous le même terme de femme idéale effacerait précisément ce qui les sépare. Mais le spectateur dispose, face aux deux représentations, d'une faculté commune : les écarter sans négociation. Le clic dispense de rencontrer ce qui, chez l'autre, pourrait contredire ses exigences. Ce n'est pas une propriété exclusive de la pornographie. C'est une possibilité technique que son offre presque illimitée rend particulièrement visible.
Pygmalion devait achever sa sculpture pour pouvoir l'aimer. Le consommateur numérique peut commencer par aimer une image, puis chercher immédiatement à l'améliorer. Les plateformes proposent d'autres corps, d'autres combinaisons, d'autres variations sur ce qui vient de retenir son attention. Les choix successifs peuvent contribuer à préciser les préférences qu'ils prétendaient seulement satisfaire. Cela ne démontre ni une dépendance universelle ni une insatisfaction nécessaire : les études sur la consommation pornographique et la satisfaction sexuelle ne permettent pas une conclusion causale aussi générale. Mais une hypothèse demeure : lorsque la fabrication de l'idéal ne rencontre plus d'obligation de s'achever, le désir peut trouver dans chaque satisfaction une nouvelle occasion de corriger son objet. Le service après-vente finit par précéder la vente.
Ovide avait pourtant prévu une issue que notre comparaison ne saurait escamoter. Pygmalion finit par prier Vénus de lui accorder une épouse semblable à sa statue. La déesse, qui avait précédemment changé les Propétides en pierre, donne cette fois la vie à l'ivoire. Elle possède donc une compétence éprouvée dans les deux sens de la transformation. Sous les doigts du sculpteur, la matière s'assouplit. Il la touche plusieurs fois pour vérifier le résultat. La statue ouvre les yeux, découvre le ciel et son amant. Pygmalion l'épouse et devient père. Ovide ne mentionne aucune réclamation. Le produit avait dépassé les exigences initiales.
Seulement, Vénus avait introduit dans l'opération une modification dont Pygmalion n'avait pas entièrement mesuré les conséquences. La sculpture, désormais vivante, possédait un corps qu'il ne pouvait plus retoucher au ciseau. Ovide ne nous apprend rien de sa volonté ni de ses désirs. Il serait abusif de lui inventer une révolte, tout autant que de supposer son obéissance éternelle. Le sculpteur avait obtenu une femme, mais perdu la possibilité de la corriger sans lui porter atteinte.
Le Pygmalion contemporain dispose d'une solution plus commode. Si l'image ne convient plus, il en commande une autre. Il peut multiplier les retouches, changer de modèle, reprendre les opérations autant de fois qu'il le souhaite. Aucun miracle ne vient lui imposer de considérer l'ouvrage comme terminé.
Pygmalion avait posé son ciseau pour épouser sa statue. Son successeur peut continuer à cliquer. Vénus avait donné vie à la femme idéale, commettant l'imprudence de lui accorder, peut-être, la possibilité d'avoir son mot à dire. Aujourd'hui, l'intelligence artificielle permet de fabriquer des Galatées sur mesure, de modifier leurs proportions et de les remplacer avant qu'elles ne déplaisent. C'est confortable, non ? Même les libertins de la Justine de Sade devaient encore compter avec une volonté étrangère, fût-ce pour la briser. Le Pygmalion numérique a supprimé cette formalité. Il commande une femme qui n'a jamais existé, puis la congédie sans qu'elle ait jamais vécu.
Même les libertins de Sade devaient encore compter avec la résistance de leurs victimes, dont ils tiraient une part de leur jouissance. L’intelligence artificielle a supprimé cette difficulté. Plus besoin de vaincre un refus : la femme idéale est livrée déjà consentante. Sade aurait demandé le remboursement de son abonnement et aurait crevé d’ennui au fond de sa cellule.
Et pour le plaisir...
Les artistes belges ont ce je-ne-sais-quoi de délicieusement décalé qui permet de prendre les mythes au sérieux sans nécessairement respecter leur mode d’emploi. Paul Delvaux a donc inversé les rôles : une femme de chair enlace une statue masculine. Pour découvrir ce qu’il advient de Pygmalion lorsqu’une femme prend les choses en main, un clic suffit. Les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique ont eu la délicatesse de mettre l’expérience à votre disposition.
Références de travail
Ovide, Métamorphoses, X, 238-297, particulièrement 243-269 et 280-297. Texte latin consulté dans l'édition numérique de Perseus et confronté à la traduction de la Bibliotheca Classica Selecta (Université catholique de Louvain). Les expressions operisque sui concepit amorem (v. 249), simulati corporis ignes (v. 253), nec adhuc ebur esse fatetur (v. 255) et oscula dat reddique putat (v. 256) fondent l'analyse philologique.
Jacques Lacan, Le Séminaire, livre I. Les écrits techniques de Freud, 1953-1954, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, séance du 31 mars 1954, sur le moi idéal, l'idéal du moi et le schéma optique.
Jean-Jacques Rousseau, Pygmalion, scène lyrique composée en 1762, représentée en 1770, particulièrement les premières paroles de Galathée : « Moi », « C'est moi » et « Ce n'est plus moi ».
D. A. F. de Sade, Justine, ou les Malheurs de la vertu, 1791, et La Nouvelle Justine, 1797 ; voir Œuvres, t. II, édition établie par Michel Delon, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1995.
Fatemeh Abdi et al., « Effect of pornography use on the sexual satisfaction: a systematic review and meta-analysis », Journal of Addictive Diseases, 43(4), 2025, p. 301-318
Nicola Döring et al., « The Impact of Artificial Intelligence on Human Sexuality: A Five-Year Literature Review 2020–2024 », Current Sexual Health Reports, 2025




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