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LE COQ BLEU / Hommage à Ghislaine Bourzeix, Galerie 36, Pont-Aven

Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
Fabrice LAUDRIN
il y a 8 minutes
3 min de lecture

Elle est morte il y a un an, sans finir la saison.

Devant la galerie, son coq noir racolait Pont-Aven, constellé de Smarties bigarrés; il était plus haut qu’elle et rentrait docilement le soir sur sa planche à roulettes. Nous adorions le champagne. Pour un vernissage, j’avais chargé la soupe comme on charge une arme. Nous étions heureux. Pas de cette ivresse lourde qui finit dans le Cointreau et les lendemains pâteux ; une folie douce, assez heureuse pour que le passé s’en serve encore comme prétexte et revienne boire un verre avec nous. Nous voulions refaire défiler des coqs dans la ville. Des coqs, pas des poules. Pont-Aven est triste, gris, étroit ; on y disparaît très bien sans que personne s’en inquiète. Puis la mort a fait ce qu’elle fait très bien : elle a supprimé la suite. Il m’est resté la maquette d’une ancienne série de coqs majestueux : trente centimètres de fibre blanche, censés préfigurer notre folie à venir. Un futur réduit à cette taille.


Hier, j’ai ouvert le bleu. L’IKB. Le Klein. Non : l’Adam. Le logos a cette insolence : changer le nom des choses et croire qu’il vient de refaire le monde. Klein voulait un outremer qui ne mourût pas sous le liant ; Adam l’aida à trouver comment le fixer sans l’étouffer. Car le liant ordinaire commet un meurtre minuscule : il mouille le grain, l’alourdit, l’assombrit, change la poudre en peinture. Ici, il fallait retenir sans noyer, maintenir chaque grain presque sec, presque seul, afin qu’il conserve sa parcelle d’outremer, cette lumière mate qui semble venir de la matière elle-même. Alors le bleu ne couvre plus. Il retire. Le reflet disparaît ; l’œil ne rencontre plus la peau de la chose où rebondir. Il entre. La poudre le prend. La surface recule à mesure qu’on la regarde. Quelque chose tombe derrière elle et ne revient pas.


Alors, mort pour mort, j’ai pris son coq. J’ai trahi Klein avec bonheur. Huile, térébenthine, pigment : tout ce qu’il fallait pour rendre au bleu sa pesanteur, mouiller le grain, l’écraser, l’arracher à cette sécheresse lumineuse qu’Adam avait sauvée. J’ai broyé. Encore. Encore. Cointreau pâteux, ivresse lourde. Sous les ailes, dans les plis, autour des pattes, sur la crête. Je ne voulais plus voir ce sale blanc immaculé de ma mémoire. Je voulais que l’objet perde sa peau, que le coq cesse d’être un coq, que la maquette cesse d’attendre, que notre saison disparaisse dans une couleur enfin assez dense pour ne plus rien représenter. J’ai écrasé le bleu jusqu’à ne plus savoir si je peignais la fibre ou si j’enterrais quelque chose. Car je ne recouvrais pas un objet. Je recouvrais un futur : son rire dans la galerie, le champagne, le trottoir, les coqs absurdes que nous n’avions pas encore fabriqués, tout ce que la mort, dans sa précipitation, avait oublié de tuer.


Alors j’ai insisté. Le bleu devenait plus mat, plus profond, plus vide. À la fin le coq n’avait presque plus de surface, seulement cette profondeur verticale posée sur deux pattes. Je croyais avoir réussi.

Le chat a marché dedans.

Une patte, puis l’autre. Quatre pattes.


Ce matin, sur le tapis persan, des empreintes d’outremer traversent les fleurs. Le bleu que j’avais choisi pour abolir la surface avait quitté le mort. Il marchait dans la maison.

J’avais voulu peindre le vide.

Le vide avait mis des pattes.

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