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Ce que l'on voit et ce que l'on regarde

  • Photo du rédacteur: Marie Bourdon
    Marie Bourdon
  • il y a 14 heures
  • 5 min de lecture

Le musée Jacquemart André est aussi splendide et étouffant que cette journée de canicule. Des ors et des pièces, des moulures et des parquets lisses comme des œufs, chambre de Madame, chambre de Monsieur, grand salon, salon de travail, salon de musique, jardin d’hiver, escaliers monumentaux et fresques au plafond.

L’exposition en cours se visite à l’étage, 8 salles et une quarantaine de tableaux jamais exposés en France, prêtés par la Hispanic Society of America : des œuvres de grands maîtres de la peinture baroque espagnole.

 

Ce qui attire d’abord l’œil est en dehors du tableau.

Une toute jeune fille, huit ans environ, pose à droite du cadre, debout, légèrement de profil, en souriant. Elle porte un débardeur jaune pâle aux bretelles fines et un short en tissu imprimé de motifs floraux. Ses cheveux châtains mi-longs sont attachés en queue-de-cheval basse. A son poignet droit levé vers l’œuvre, on distingue la mince ligne orange et verte d’un bracelet brésilien qui coupe le laiteux de la peau. Son corps lui-même, dans le délié et la grâce juvéniles, est une ligne presque nue qui s’élance, verticale, immobile, lumineuse et étouffée dans la pénombre murmurante de la salle du musée.


Quelque chose de joyeux, de touchant, d’étonnant, attire l’œil.

L’enfant fait œuvre vivante, elle provoque ce que d’autres œuvres de l’exposition Splendeurs du baroque ne provoquent pas : elle arrête un œil qui se met à regarder. En s’arrêtant, elle fait que quelque chose réclame d’être vu. Et que l’on se demande ce que l’on voit.


Pourtant, se dit-on après-coup, l’affiche de l’exposition met à l’honneur un visage de jeune fille également : c’est un portrait de Velázquez peint vers 1638-1642. Cou et épaules étroites dénudés, légèrement ombrés par le casque noir des cheveux, regard sombre et profond tourné vers le spectateur, jeune fille sérieuse et anonyme, sobre et mystérieuse, un de ces regards dont Velázquez a le secret.

On est passé devant et on a regardé mais rien au-dedans du corps ne s’est déplié.


On a vu le vert du Greco, ça, oui, et ses visages émaciés, blancs, gris, creusés de noirs fins, qui sont presque familiers au visiteur s’étant une fois recueilli à Tolède. On le retrouve là comme si on pénétrait dans une église dont on n’a pas oublié l’éblouissant vitrail.


L’enfant œuvre vivante qui pose dans la dernière salle de l’exposition et que sa mère photographie s’appelle Lucie, forcément.

 

La dernière salle est minuscule, habitée d’une vierge à l’enfant, d’une Marie-Madeleine en extase, d’une Sainte-Emerentienne portant les pierres de sa lapidation.

La consécration et le martyre, la maternité immaculée, l’innocence, le féminin.

Le tableau qui a arrêté les pas de l’enfant est de Zurbarán : Sainte Lucie, 1630, huile sur toile, 183x111, 5 cm.

Lucie de Syracuse est debout : le corps avance vers la gauche, ou c’est le bras levé qui donne cette impression de mouvement; elle se présente à quelqu’un, elle est appelée par une lumière qui descend du coin gauche, elle montre un plateau où sont posés ses yeux.

Plusieurs couches d’étoffes enveloppent son corps d’un autre corps, que l’on perçoit bruissant : lignes de plis bruns et jaunes, puis un rouge profond qui lui ceint les épaules, recouvre ses bras, descend dans le dos. Rouge du sang et du triomphe de la jeune martyre : le sang qui a coulé dans la décapitation et l’énucléation ; le sang qui n’a pas coulé, gardé au plus précieux du corps, car elle a farouchement refusé de sacrifier sa virginité. Triomphe et mort.

La virginité, lourde, immaculée, est toute contenue dans le tissu blanc que Lucie tient dans sa main gauche et qu’elle garde contre son buste.

Elle présente à quelqu’un – bourreau, Seigneur, spectateur – la preuve de son martyre. Sur un plateau dépouillé d’ornements, à la taille presque infime au regard de ce qui foisonne autour du corps du personnage, qu’elle porte de la main droite et qui la précède, Lucie montre ses yeux arrachés.

La violence invisible de la légende est contenue dans ces deux globes déposés sur le petit plateau d’argent. Les yeux de chair et de sang déposés, la Sainte, elle, regarde ailleurs : ses yeux spirituels tournés vers le haut, visage légèrement levé et baigné d’une lumière qui témoigne de la béatitude atteinte. Belle indifférente à une douleur absente, extraite du corps, montrée.


Le spectateur regarde des yeux, organes coupés du corps, qui le regardent et font énigme. Le regard de Lucie est appelé vers quelque chose d’autre que l’on regarde sans le voir.

Dans ce tableau qui multiplie les yeux quelque chose reste invisible. Ce que cachent les étoffes, ce que regarde Lucie, ce que voient les yeux du plateau : le spectateur est devant un mystère.


Le corps de Lucie est à la fois caché et présent : Zurbarán l’a recouvert de couleurs, de plis, illustrant cette chair secrète refusée au terrestre. Aux regards, Lucie oppose un regard organe cru, détaché du corps : elle ne donne que ses yeux. Ils deviennent des reliques, ainsi offertes sur un plateau, symboles de ce qu’a désiré l’autre.


Le spectateur qui regarde le tableau voit d’abord Lucie, la hauteur de sa silhouette accentuée par la tension lumineuse du cou, du visage, du regard intérieur qui conduit vers l’extérieur du tableau, au-delà. Puis il regarde, dans un ajustement second, le petit plateau sur la gauche, fondu dans le sombre, dont un rebord interne diffuse une pâle lueur : celle qui éclaire les globes oculaires de Lucie.

Excentrés, hors sol, ces yeux évoquent l’horreur. Pourtant les joues de Lucie sont rebondies et légèrement rosées, son cou robuste est orné d’un bijou, ses cheveux sont retenus sur le front par un bandeau de fleurs et sa main gauche capte le blanc lumineux qui en souligne la chair.

Son martyre est représenté par un corps en majesté, charnu, vivant, coloré.

Lucie ressemble à une noble princesse au visage rêveur.

C’est cette princesse peut-être qu’aura vue l’enfant qui se prénomme Lucie, forcément.

A-t-elle regardé ses yeux ?

 

Un triangle structure le tableau : sa base va du bout du drap blanc dans la main gauche de Lucie au plateau dans sa main droite. Son sommet en est le visage touché par la lumière de la grâce.

Une main qui garde, retient jalousement dans le corps le blanc : la part de chair réservée.

Une main qui s’éloigne et consent à donner : le prix du corps préservé.

Un visage qui synthétise l’opération : la récompense pour la pureté défendue, gardée invisible.

 

Ce jour-là, dans la salle, un autre triangle se dessine, éphémère, depuis le regard d’un visiteur à celui d’une mère doublé de son téléphone, vers le corps d’une enfant devenue tableau.

Une enfant nommée Lucie, forcément, qui inscrit sa silhouette dans le sillage de celle de Syracuse, en un geste joueur d’identification imaginaire fulgurante.

 

Ce qu’il y a à voir excède parfois le tableau.

 

 

Ce que l’on a vu sans le voir parce que ça ne se voit pas :


Le cortège du féminin

Le corps dérobé

L’innocence qui ne dure pas

Le corps regretté

Le sourire qui s’efface

Le corps marbre pierre bois qu’aucun homme et qu’aucun bœuf

Le regard qui se tourne vers l’autre du désir

La lumière dans l’ombre

L’ombre dans la lumière

La jouissance inconnue

Le rouge, l’autre rouge

La disparition

Le regard auquel nul se dérobe

La dictée venue de l’autre

Un corps des corps un regard des yeux soi l’autre


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