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La lecture, un contenant psychique -À propos du roman Sonietchka, de Ludmila Oulitskaïa

  • Photo du rédacteur: Marie Bourdon
    Marie Bourdon
  • il y a 7 minutes
  • 11 min de lecture

« La lecture me fait me réfléchir dans l’œuvre avant de me faire réfléchir sur l’œuvre : je ne peux parler d’une œuvre qu’en la faisant parler de moi » (Didier Anzieu, Beckett et le psychanalyste, p 33)

 


On ne sait rien de l’enfance ni de la vie de Sonietchka, si ce n’est cela, dès le début du roman : elle a été élevée par la lecture, de sept à vingt-sept ans.

« Dès son plus jeune âge, à peine sortie de la prime enfance, Sonietchka s’était plongée dans la lecture » (p9)


Les six premières pages de l’œuvre déclinent en différentes formulations hyperboliques cette « forme bénigne d’aliénation mentale » (p 11) qui fait de Sonietchka un être en « état de lecture ininterrompu » (13) qui « tombait en lecture comme on tombe en syncope » (p 10) et se promène, plutôt que dans les rues mornes de la ville, « dans les vastes pâturages de la grande littérature russe » (12)

Elle porte dans son corps même la marque de cette addiction étrange : « A force de lire sans arrêt, Sonietchka a un derrière en forme de chaise, et un nez en forme de poire ! » (p 9), commente son frère aîné. Les personnages de fiction lui sont aussi vrais que les vivants ; ils envahissent même ses rêves dans leur consistance textuelle.


Cet excès de fiction, cette boulimie de mots, cette orgie symbolique, et cette rétention d’informations sur la « vraie » vie, la biographie événementielle de Sonietchka, sont énigmatiques, presque inquiétantes. L’on perçoit une nécessité vitale, une volupté, sans désir formulé ni répercussions concrètes dans l’existence.

Sonietchka vit en lisant : c’est son mode d’être au monde. Elle semble se remplir totalement, se dissoudre et se laisser modeler : la lecture est un bain, un enveloppement qui reconfigure entièrement le personnage.

Comment fiction et réalité peuvent-elles, dès lors, s’équilibrer ? La fiction permet-elle un lien au monde ou une protection contre lui ?

C’est l’évolution chronologique du roman qui nous éclaire sur la fonction de la lecture dans la vie de Sonietchka. Sa présence n’est pas figée, elle est pleine, puis se creuse, reste en retrait, revient, selon les expériences de l’existence.

 

Dans la mesure où, au début du roman, la lecture est la vie même de Sonietchka, le seul point connu d’investissement, lorsqu’elle rencontre Robert Victorovitch et qu’ils se marient, on attend la déception, la comparaison impossible entre la réalité et la fiction, la banale tragédie d’un quotidien qui piétine les rêves puisés dans la littérature. On bovaryse Sonietchka…

Et c’est là où l’auteure nous surprend.


La rencontre a lieu dans le sous-sol d’une bibliothèque. Sonietchka y travaille et Robert vient y chercher des livres en français. Elle l’accompagne jusqu’au rayonnage, il est ému de voir ces livres précieux tant désirés ; derrière lui, dans le sillage de son regard et de son corps, elle est gagnée par son émotion à lui : une première reconnaissance médiatisée par les livres.

Elle ne tombe pas amoureuse, n’est pas séduite par cet homme de vingt ans son aîné : elle s’occupe simplement de satisfaire efficacement sa demande de prêt. Ele ne cherche pas, dans la rencontre, à retrouver un héros de roman, à lui assigner un rôle prélevé dans la fiction. La lecture n’entame pas la réalité de cette expérience.

Lui, au contraire, vit cette rencontre comme une révélation qui reste énigmatique pour le lecteur : « Il avait compris que devant lui se tenait sa femme » (p 16), évidence qui se formule après qu’il a vu en elle, un peu plus haut dans le texte, une « étonnante ressemblance avec un jeune dromadaire, animal patient et tendre » ( p 16).

Cette mystérieuse et impérieuse séduction exercée par Sonietchka pourrait-elle émaner de tout ce qu’elle contient, de la densité de ces mondes et personnages qui sont passés de la littérature en elle ?

Le désir est toujours complexe, jamais superposable à un seul objet susceptible de le satisfaire, en cela Sonietchka et son épaisseur de langage, d’autres, de fiction, constituerait le modèle même de la nature protéiforme du désir… En elle, Robert voit toutes les femmes, tous les lieux, toutes les histoires, fictions insaisissables caractéristiques de la cristallisation amoureuse.


Deux jours plus tard, il revient la demander en mariage, muni d’un portrait d’elle qu’il a peint. « Le portrait était magnifique, le visage de la femme noble et délicat, un visage d’une autre époque. Son visage à elle, Sonietchka. » ( p 22)

Robert le lui tend en le désignant comme son cadeau de mariage. Emue, Sonietchka croit à une plaisanterie, Robert craint de perdre celle qu’il voit alors comme « une femme éclairée de l’intérieur par une réelle lumière, (…) une épouse qui abriterait entre ses mains fragiles sa vie exténuée recroquevillée contre terre (…) » (p 23)


L’une lit et l’autre peint ; Sonietchka trouve une image externe où fixer son être, Robert un foisonnement de mots où ancrer une errance. Le symbolique agit et noue la relation.

On pourrait penser à la caricature du partage des rôles : un masculin actif, créateur, extériorisé, contre un féminin passif, récepteur, introspectif…

La lecture, pourtant, n’est pas passive. Elle « est véritablement une production » (Roland Barthes), le corps s’y engage à la rencontre de formes, de pensées, d’affects, de situations existentielles qu’il confronte aux siennes.

Cet espace d’expériences ressemble au jeu de l’enfant, source de la créativité selon Winnicott :  à l’âge adulte, le jeu se transforme et se maintient dans l’investissement plus général de la vie culturelle. La créativité, pour Winnicott est « la coloration de toute une attitude face à la réalité extérieure » (p 127) : elle signe la capacité à être soi, à soutenir son être authentiquement, sans se soumettre à l’environnement. C’est « un mode créatif de perception qui donne à l’individu le sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue. » (p 127).

Ce mode de perception qui est une posture générale et essentielle face à l’existence, Sonietchka l’a acquis. Il lui donne une armature interne. Il lui permet d’être pleinement là plutôt que de fuir : la vie vaut la peine d’être vécue.

 

Le quotidien, dans la Russie d’après-guerre, nécessite de l’ingéniosité ; la vie se bricole, s’invente au fil de l’eau. Sonietchka cesse de lire avec simplicité, sans explication de l’auteure, sans lamentations ni regrets. Elle se consacre à sa vie d’épouse, elle devient mère.

On peut y voir une perte, un sacrifice de son désir propre, de sa singularité. Il s’agit d’un autre type d’investissement : les formes symboliques trouvées dans la lecture lui permettent d’habiter pleinement sa vie, de la transformer en un récit désirable.

« Elle appliquait à présent à leur vie commune une sorte d’inexpérience inspirée et sacrée, et manifestait une sensibilité illimitée à tout ce que déversait en elle de grand, de sublime, d’un peu incompréhensible un Robert Victorovitch qui ne cessait de s’émerveiller en constatant à quel point son passé lui revenait régénéré et doté d’un sens nouveau à la suite de leurs longues conversations nocturnes. A l’instar du contact avec la pierre philosophale, ces nuits passées à bavarder avec sa femme enclenchaient un mécanisme magique de purification du passé… » (p 25)

La vie est un livre à lire. Les mots s’y échangent, des êtres s’y découvrent : Robert la nourrit du récit de son existence, de sa créativité, tandis qu’elle-même lui offre en retour la fonction acquise dans la lecture.


Chez Bion, la mère exerce pour l’enfant la fonction alpha : elle recueille les sensations et les affects bruts projetés par l’enfant (éléments bêta) qu’elle transforme, traduit en éléments alpha, avant de les lui retourner pour qu’il se les approprie progressivement. Elle prête son appareil à penser le temps nécessaire pour que l’enfant soit capable de penser ses propres pensées.

La lecture en continu de Sonietchka, depuis l’enfance, a pu faire fonction alpha : désormais intégrée, elle la soutient psychiquement et lui permet de soutenir le moi fragile de Robert pour qu’il retrouve sa capacité à créer et son plaisir à vivre.

Lectrice, Sonietchka en vient à incarner la lecture elle-même et à jouer son rôle d’appui et de pourvoyeuse de contenant pour ceux qui l’entourent.


Sonietchka, Robert et Tania, leur fille, forment une famille heureuse. Robert, depuis le portrait cadeau de mariage, n’a rien peint, mais son « imagination créatrice » se met au service de l’enfant pour laquelle il invente des jouets, figurines et décors miniatures. Il crée aussi des décors de théâtre pour des amis artistes retrouvés. Il semble avoir besoin de l’autre et de son désir, de sa stimulation, pour créer.

Il y a une banalité à dire que l’on transforme sa vie en œuvre : c’est pourtant ce que Sonietchka fait, selon une vision très précise qui correspond à son désir, « une maison normale avec l’eau courante dans la cuisine, une chambre pour sa fille et un atelier pour son mari, avec des boulettes de viande hachée, de la compote de fruits et des draps blancs empesés qui ne soient pas confectionnés de trois bouts de tissu de taille différente. » (p 46)

Elle travaille, elle économise en secret pour édifier cet univers familial. Elle y parvient : « Robert Victorovitch constatait, avec cette acuité d’esprit qui le caractérisait, l’indéniable valeur esthétique, la haute signification et la beauté de l’œuvre ménagère accomplie par Sonia. » ( p 68)

Sonia est celle qui désire pour que la structure du quotidien tienne, et elle entre dans son existence avec le sérieux et la passion qu’elle mettait dans la lecture.


Elle vieillit et sa beauté disparait, mais ce deuil ne l’atteint pas, elle savoure dans une sorte d’extase renouvelée « ce bonheur de femme immérité et si violent qu’elle n’arrivait pas à s’y accoutumer » (47), celui d’être l’épouse de Robert, la mère de Tania.

On pourrait y voir une annulation absolue de soi, l’effacement de la personnalité et de l’imagination. Il s’agit d’une façon singulière d’assumer et de façonner l’existence selon un désir intime et obstiné.

 

Jusqu’à l’arrivée de Jasia, adolescente amie de Tania.


Elle n’a rien à voir avec le monde de l’art, rien ne médiatise son surgissement : elle est pur corps, jeunesse, support de désir qui saisit Robert. Sans famille, la jeune fille est adoptée, accueillie par Sonietchka.

Jasia entretient une liaison secrète avec Robert, sur le lieu même où sa présence est requise : l’atelier, où il se remet à peindre dans la pulsion vitale retrouvée.


C’est fortuitement, en se rendant à cet atelier, alors qu’elle n’a pas coutume de le faire, que Sonietchka découvre la trahison: elle ne lui apparaît pas dans l'enlacement de deux corps... Autrement plus blessante, la trahison se manifeste dans la création.

Pétrie de symbolique, Sonietchka ne peut qu'en saisir, sous ses yeux, l'importance.

Elle sait que quand Robert désire, il peint.


« Elle regarda longuement les toiles couvertes de femmes pâles aux yeux blancs, et comprit qui était cette reine des neiges. Et Robert comprit qu’elle avait compris. Ils n’échangèrent pas un seul mot. » (p88)


Elle quitte l’atelier pour regagner leur domicile. « Sur le seuil de l’immeuble, elle s’arrêta net, stupéfaite. Il lui semblait que tout aurait dû être recouvert de neige, or, dehors, c’était le mois de mai avec ses tourbillons de boucles verdoyantes, et les longs trilles des tramways faisaient écho aux diverses nuances de vert. » ( p 88)


« (…) des larmes coulaient sur les longues rides de ses joues et elle murmurait, les lèvres sèches : « Il y a longtemps que cela aurait dû arriver… J’ai toujours su que ce n’était pas possible… Que je ne le méritais pas… » (p 88)


« (…) elle comprit que ses dix-sept ans de bonheur conjugal avaient pris fin, qu’elle ne possédait rien, ni Robert – mais quand avait-il appartenu à qui que ce soit ? - , ni Tania (…) » (p 88, 89)


« Comme c’est bien qu’il ait désormais à ses côtés cette belle jeune femme, tendre et raffinée, cet être d’exception, comme lui ! songeait Sonia. Et comme la vie est bien faite, de lui avoir envoyé sur ses vieux jours ce miracle qui l’a incité à revenir à ce qu’il y a de plus important en lui, son art… » ( p 89)


« Vidée de tout, légère, les oreilles bourdonnant d’un tintement limpide, elle entra chez elle, s’approcha de la bibliothèque, y prit un livre au hasard et s’allongea en l’ouvrant au milieu. (…) Du fond de ces pages monta vers Sonia le bonheur tranquille de la perfection du verbe et de la noblesse incarnée. » (p 89)

 

Ces nombreuses citations sont là pour marquer l’incroyable chemin choisi par l’auteure pour son personnage.

Elles disent :

La stupéfaction de la trahison et le silence.

La surprise de voir que le monde au-dehors tient malgré l’existence qui s’effondre.

Le chagrin et sa justification dans le discours, le début de son acceptation.

La lucidité sur l’irréductible solitude de chacun et l’impossibilité de posséder le désir de l’autre, de le satisfaire, de le connaître.

L’abandon du tragique et du désespoir pour soi, en faveur du bonheur de l’autre.

La délivrance, le geste réparateur trouvé pour soi-même : la lecture.


On pourrait croire que Sonia se résigne dans une sorte de geste sacrificiel, ou qu’elle va s’abîmer dans la dépression. L’œuvre laisse ouvertes ces possibles interprétations, mais elle nous surprend à nouveau.

 Le personnage dispose de ressources internes face à l’événement traumatique, à la chute du bonheur. L’espace psychique que la lecture a créé en elle n’est pas atteint : il devient une parade pour continuer à vivre.

Pas de hurlement, de pleurs, de récriminations et de rupture tonitruante : le quotidien se redresse et avance en intégrant cette nouvelle donnée. Jasia et Robert ont une liaison. Les membres de la famille, chacun avec sa part de désir inaccessible à l’autre, restent liés.

Face à la violence de cette réalité, Sonia revient à une activité qui la soutient.


Le temps passe, Robert meurt dans les bras de Jasia, celle-ci refait sa vie, Tania est partie pour Moscou. L’œuvre opère en sa fin une boucle parfaite : on y voit Sonietchka vieillie, seule, les mains tremblantes à cause de Parkinson, ouvrir un livre et « elle plonge la tête la première dans des profondeurs exquises, des allées sombres et des eaux printanières. » (p 109)

 

Lire ne sauve pas Sonitehcka, ne constitue pas une compensation face à la trahison, aux déceptions. La lecture a créé et alimente un espace interne qui permet de contenir et de transformer les affects douloureux. Elle fournit et maintient une familiarité avec la complexité humaine qui favorise l’accueil de la réalité.

« La fiction nous donne la possibilité de continuer à enrichir, à modeler, à réadapter tout au long de notre existence le socle cognitif et affectif originaire grâce auquel nous avons accédé à l’identité personnelle et à notre être-au-monde. » dit Jean-Marie Schaeffer, ajoutant que grâce à elle nous restons des sujets actifs, « dans un bricolage permanent auquel seule notre mort mettra un terme. » (p 55)

Cette vision de la fonction de la fiction correspond parfaitement au personnage de Sonietchka.


Il y a une autre grande lectrice de fiction qui en est très loin. Difficile de ne pas ébaucher une comparaison entre elles, et peut-être déjà en leur titre…

Sonietchka, diminutif de Sonia, en son identité propre ; Madame Bovary, prénom englouti dans le nom de Charles.

 Emma s’empare de la lecture pour la substituer au réel : elle assèche sa capacité à transformer la réalité, à vivre de façon créatrice. Elle vide le désir et fait flamber le manque en alimentant la confusion entre fantasme et réalité. Chez Emma, l’ombre de la lecture tombe sur le monde et le rend insipide.

Pour Sonietchka, elle est créatrice, soutient le monde interne dans sa confrontation avec le réel.

Ayant élaboré intérieurement la matière de la fiction pour parvenir à transfigurer l’expérience banale du quotidien, Sonia désire et jouit pleinement de son bonheur, puis intègre sa disparition comme une perte que la lecture, là encore, permet de métaboliser.


La lecture ne remplace pas la réalité, elle est ce qui permet de circuler en elle : elle a fait médiation pour aller vers le monde, elle permet d’y rester en acceptant les pertes réelles.



Références bibliographiques


ANZIEU, D., Beckett et le psychanalyste, Mentha Archimbaud, 1992

BARTHES, R., Le bruissement de la langue, Seuil, Paris, 1984

BION, W.R., Aux sources de l’expérience, PUF, Paris, 1991.

FLAUBERT, G. Madame Bovary. Gallimard. 2001

OULITSKAIA, L. Sonietchka. Gallimard. 1996

SCHAEFFER, JM., Pourquoi la fiction ? Seuil, Paris, 1999

WINNICOTT, D.W., Jeu et réalité, Gallimard, Paris, 1975.

 

 

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