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Your red shoes

Photo du rédacteur: Marie Bourdon
Marie Bourdon
il y a 13 heures
4 min de lecture
photo BM 31/08/2026
photo BM 31/08/2026


La scène est parisienne : entre un lycée et une bouche de métro, jour ensoleillé mais un peu plus frais que la normale, le dernier d’août.


Face à la porte ouvragée de l’établissement, séparé de lui par une volée de marches, une esplanade et une piste cyclable, l’arbre est là.

Le regard se refamiliarise avec le paysage alentour, en le balayant machinalement, entre paroles adressées, écoutées, bouffées de cigarette.

Il tombe sur cette ponctuation rouge, s’arrête. C’est toujours le regard qui décide.

On s’approche et on découvre, ébahi, rire déjà proche, la nature de cet appel.

 

Au tronc légèrement incliné, à l’écorce sèche déclinant le marron gris qui, par endroits, se décolle, un peu plus bas que son milieu, est accrochée une paire de chaussures féminines rouges, talons aiguilles d’au moins dix centimètres, semelles intérieures argent avec extrémité rouge, talons assortis, semelle extérieure argentée. Le dessus de la chaussure laisse le pied quasi nu : deux fines lanières, l’une droite, l’autre oblique, à la naissance des orteils.

C’était l’été.


Des mots se présentent pour les qualifier, leur allure, leur faux cuir brillant pétaradant, et cette langueur attachée au tronc. Cendrillon ? Princesse ? Courtisane ? Trans ? Jeune mariée ? Fêtarde ?

Amusantes, insolites, clinquantes, vulgaires, sexy.

En tout cas, abandonnées.


Un geste d’abandon noué à une volonté d’intervention dans l’espace, d’apparition, de marquage. Un paradoxe : un corps s’est dépouillé d’un attribut pour l’afficher à tous les regards. Se découvrir et montrer.

Poudre d’escampette suggérée et geste réfléchi, ayant exigé un certain temps : on a prémédité la bande noire élastique qui ceint le corps de l’arbre, on s’est peut-être hissé, sans doute entre chien et loup, et l’on a glissé chaque chaussure dans le ruban, on a noué celui-ci autour du tronc et l’on a laissé pendre négligemment les deux côtés de la paire, tout près l’un de l’autre, comme en une main qui les porterait.

Le tour de cheville à petits sequins argentés, façon bracelet de pied, devait souligner la finesse d’un os, venir chatouiller la zone proche du talon, teinter peut-être, parfois, imperceptible dans la rumeur urbaine.

 

Ça n’a rien à faire là, mis en scène comme ça, prélevé à son réel habituel pour être porté au regard de façon intentionnelle, hors sa fonctionnalité.

On a isolé et mis à hauteur de visage, on a installé un tableau où quelque chose, décalé, oblige à relire la scène du quotidien. On a dit : vois là.

Est-ce que ça n’aurait pas l’allure d’un certain art contemporain ?

En tout cas, l’œuvre n’est pas signée.


Du ras du sol à une hauteur d’homme.

Du pavé urbain au tronc naturel.

Du pied à son absence.

Du mouvement à l’immobilité.

L’objet change de statut.

 

Ces chaussures sont là.

On a vaguement en tête, en les regardant, une histoire de cigale ayant chanté tout l’été à qui l’on conseille, ton moqueur, de danser maintenant.

Comment danser avec ces talons ? Pour danser : les enlever.

Dansez maintenant : c’est la gifle du raisonnable, la punition de la mesure, la réponse de l’envie ou de l’indifférence à l’insouciance, au désir, à la fête.


On pense fugacement aux ex-voto, on ne voit pas la divinité, on ignore la faveur demandée ou la nature de la grâce accordée.


Deux jeunes passent et l’une dit, en riant : « La meuf elle a pété un câble ! »

Le féminin et le masculin. On tient en respect la facilité symbolico-phallique du tronc.

On se demande : malgré toute la bonne volonté qu’elles y mettent, ces chaussures sont-elles genrées ?

A l’heure où les corps flottent et où l’interrogation sur le genre travaille sous les surfaces, est-ce que le costume, lui, l’attribut externe industriel, détient encore une réponse, une certitude montrée aux autres qui fait office de ?

 

Que fait-on lorsqu’on installe ainsi une paire de chaussures ?

On plaisante, bien sûr. On marque l’espace d’un rire, on y inscrit une gaminerie potache, on joue. On pense peut-être au regard qui se posera, s’interrogera, et on s’en amuse.

C’est vrai que d’abord on rit mais que pourtant on ne se détourne pas tout de suite. On prend une photo pour un souvenir de cet insolite, mais la photo on l’oublie et c’est la rencontre avec l’insolite qui continue à battre quelque part, dans un coin de la tête.


Peut-être qu’on fait aussi autre chose, que le regard ignore et se met à supposer.

On fait porter à l’aiguille, au rouge, à l’argenté, la fatigue d’être, la nausée de paraître, la vanité de se parer pour, peut-être, plaire, déplaire, aimer, désirer, jouir.

On en a marre de cette comédie-là.

On a envie d’être soi, on désire un renoncement : on l’accepte et on le signe de cette exclamation muette au tronc d’un arbre, à la face du monde.

On ne marche plus !

 

A la face de quel monde ?

Que fait-on lorsqu’on fait gicler ce rouge au tronc d’un arbre qui regarde un lycée, et que ses occupants vont à leur tour regarder ?

Veille de rentrée scolaire. Jour de rentrée des professeurs.

Hasard du calendrier.

Comme un signe avant-coureur, l’étendard, l’annonce de la lutte à venir, des blocages, élèves devant les portes, marches, piétinements et courses vers les places ?

La fête est finie ?  disent les talons en saignant au grand corps social qui retrouve le chemin du savoir.

On est prié de se déchausser avant d’entrer ?

 

On ne sait pas. Quiconque voudra y penser trouvera peut-être chaussure à son pied.

 

Le lendemain, elles avaient disparu : il aura suffi d’un coup de ciseaux, elles ont dû tomber de toute leur hauteur, entre chien et loup, et produire un bruit mat et bref au contact du sol. Puis on les a emportées.

 

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