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Fantasme

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • 14 avr.
  • 3 min de lecture

Fantasme — Le fantasme ne désigne pas une rêverie vague ni un contenu caché qu’il suffirait d’extraire derrière les formes. Chez Lacan, il donne au sujet une scène minimale pour soutenir son désir. Le désir ne tient pas seul. Il lui faut un montage, une disposition de places, une petite machine où quelque chose voit, quelque chose se montre, quelque chose manque, quelque chose cause le mouvement. Lacan précise même que le fantasme est le « support » et l’« index » d’une certaine position du sujet, puis il ajoute, à propos de l’exhibitionnisme et du voyeurisme, que les places ne se répondent pas comme dans un théâtre symétrique du type celui qui montre / celui qui voit. La structure est plus coupante. Le sujet n’y coïncide pas avec sa propre maîtrise. Il s’y soutient au bord d’une béance. Certains contextes durcissent encore cette logique. Le sujet n’y traverse pas un seul ordre d’adresse ni une seule scène de légitimation du désir. Il doit composer avec plusieurs cadres symboliques, plusieurs mémoires, plusieurs lois du visible et du dicible. Le fantasme n’y disparaît pas. Il se complique. Il devient le montage précaire grâce auquel le sujet tient entre plusieurs scènes incompatibles sans jamais se confondre avec aucune. L’art devient lisible à partir de ce point lorsqu’on cesse d’y chercher un message caché pour y lire une distribution de positions : qui occupe la scène, qui en est exclu, depuis quel lieu l’observateur regarde, ce qui, dans l’image, met le désir en mouvement sans jamais s’offrir comme objet disponible.


Avec L’Origine du monde, peint par Gustave Courbet en 1866 et conservé au musée d’Orsay, le fantasme quitte tout habillage narratif pour se resserrer sur son armature la plus nue. Le musée rappelle que le premier propriétaire du tableau fut très probablement le diplomate turco-égyptien Khalil-Bey, qui le maintint longtemps caché derrière un rideau, ne le dévoilant qu’à quelques visiteurs d’exception. Il note aussi que, jusqu’à son entrée à Orsay en 1995, l’œuvre, alors dans la collection de Jacques Lacan, portait ce paradoxe d’être célèbre et peu vue. Rien n’illustre mieux la logique du fantasme. Le tableau ne montre ni un corps entier, ni une scène complète, ni un personnage psychologiquement constitué. Il coupe. Il cadre. Il retranche la tête, les jambes, le décor, le récit. Il laisse au centre une zone qui n’est ni simplement anatomique, ni simplement obscène, mais structurée comme foyer de capture du regard. Courbet ne livre pas un secret du féminin. Il construit une scène minimale où l’observateur se trouve sans refuge devant ce qui cause le désir tout en excédant sa prise. Le dispositif du rideau, l’histoire de la clandestinité, puis la célébrité tardive du tableau ne relèvent pas d’anecdotes secondaires ; ils prolongent la structure même de l’œuvre. L’Origine du monde ne vaut pas comme révélation d’un contenu enfin visible. Elle vaut comme fantasme en acte : un montage de coupe, de voilement et de dévoilement par lequel le désir se soutient de ce qu’il ne rejoint jamais tout à fait. Le tableau n’offre donc pas un objet au regard. Il assigne l’observateur à la scène même où le regard se découvre pris.


Lacan, J. (1966). Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien. In Écrits. Éditions du Seuil.

Lacan, J. (2013). Le Séminaire, livre VI : Le désir et son interprétation (1958-1959). La Martinière / Le Champ freudien.

Musée d’Orsay. (n.d.). L’Origine du monde.Musée d’Orsay. (2014). Cet obscur objet de désirs. Autour de L’Origine du monde.

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