Chose / das Ding
- Fabrice LAUDRIN

- 14 avr.
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Chose / das Ding — La Chose ne désigne pas un objet qu’il suffirait de retrouver. Lacan isole sous ce nom ce qui, au cœur de l’expérience humaine, reste à la fois central et impossible à rejoindre. Das Ding n’entre pas dans la représentation comme un contenu disponible. Il se tient plus loin, en amont, comme ce noyau étranger autour duquel le désir tourne, substitue, détourne, élève parfois un objet à sa dignité sans jamais l’atteindre. La Chose ne se laisse donc ni montrer ni posséder. Elle ne se laisse qu’encercler. C’est pourquoi l’art compte ici de manière décisive. Une œuvre forte ne révèle pas enfin la Chose comme un secret caché derrière ses formes. Elle en borde l’approche, elle organise un vide, elle donne à sentir qu’un centre absent commande pourtant toute la composition. Certains contextes durcissent encore cette logique. Le sujet n’y traverse pas un ordre symbolique suffisamment homogène pour maintenir loin de lui ce noyau d’étrangeté. Il doit composer avec plusieurs scènes de nomination, plusieurs mémoires, plusieurs autorités du vrai, plusieurs régimes de présence et d’interdit. La Chose n’y disparaît pas. Elle affleure par intermittence, au point de jonction de cadres qui ne se recouvrent pas entièrement. L’œuvre devient alors le lieu où cette extériorité intime reçoit non une image, mais un bord. Elle ne remplit pas le centre. Elle le fait peser.
Avec Mark Rothko, la question cesse presque d’appartenir à la seule peinture de chevalet. Né en 1903 et mort en 1970, Rothko reçoit en 1964 de John et Dominique de Menil la commande d’un espace sacré pour Houston. Il y consacre plusieurs années, achève en 1967 une suite de quatorze peintures conçues pour ce lieu, puis meurt avant l’installation définitive et l’ouverture de la chapelle en 1971. Le bâtiment octogonal, travaillé avec Philip Johnson puis Howard Barnstone et Eugene Aubry, ne distribue pas des images à reconnaître. Il concentre l’observateur dans une chambre de peinture sombre, faite de rectangles noirs sur fond marron et de panneaux pourpres, réglée par une lumière naturelle que Rothko jugeait essentielle. Rien n’y raconte, rien n’y illustre, rien n’y console. La peinture retire plus qu’elle ne montre. Elle supprime les prises figuratives, affaiblit les repères, impose des surfaces qui ne se donnent ni comme murs pleins ni comme ouvertures. La chapelle ne représente donc pas la transcendance. Elle construit les conditions d’une approche sans possession. L’observateur n’y reçoit pas un message ; il est conduit au bord d’un centre que rien ne remplit et que tout pourtant organise. La Chose ne paraît pas. Elle exerce sa gravité.
Lacan, J. (1986). Le Séminaire, livre VII : L’éthique de la psychanalyse (1959-1960). Éditions du Seuil.
Bernard, S. (2024). Créations artistiques et subjectivité. Pour une psychopathologie différentielle des contraintes subjectives de l’art, inventions et répétitions ; « pousse-à-la-création » chez le sujet [Thèse de doctorat, Université Rennes 2]. HAL.
Hollender, P. (2020). L’éthique de la psychanalyse, la Chose lacanienne. In L’art e$t la sublimation (pp. 67-71). Champ social.
National Gallery of Art. (n.d.). Mark Rothko.Rothko Chapel. (n.d.). About.

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