Angoisse
- Fabrice LAUDRIN

- 13 avr.
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Dernière mise à jour : 14 avr.
Angoisse — L’angoisse surgit quand le manque cesse de faire bord et qu’un objet s’avance trop près. Lacan coupe ici avec toute psychologie de l’émotion vague. L’angoisse ne vient ni d’un vide simple, ni d’une attente mal supportée, ni d’une peur encore sans visage. Elle surgit quand, dans le cadre même qui ordonnait le monde, paraît ce qui était déjà là, plus proche que prévu, trop intime pour rester dehors, trop présent pour se laisser inscrire sans reste. Le sujet ne perd pas seulement ses repères ; il sent qu’une proximité devenue excessive défait la bonne distance où le désir, d’ordinaire, circule. L’angoisse ne trompe pas parce qu’elle ne répond pas à une fiction. Elle marque le moment où ce qui devait rester séparé, voilé, médiatisé, bordé par le manque, commence à peser comme présence. Certains contextes poussent cette structure à un point plus rude encore. Le sujet n’y traverse pas un ordre symbolique assez homogène pour tenir l’objet à sa place ; il doit composer avec plusieurs régimes de nomination, plusieurs loyautés, plusieurs mémoires, plusieurs scènes d’adresse, parfois incompatibles. Le manque ne borde plus avec la même stabilité. L’objet se rapproche sous des formes diffuses, intrusives, mal localisables. L’angoisse déborde alors la seule crise intérieure. Elle devient l’effet d’un champ où les séparations vacillent, où l’intime fuit ses limites, où ce qui aurait dû rester en réserve commence à se manifester trop près. L’art devient lisible à partir de ce point. Une œuvre ne serre pas parce qu’elle émeut beaucoup. Elle serre parce qu’elle approche l’observateur d’un point qu’il ne peut ni intégrer à son économie psychique ni repousser calmement hors champ.
Francis Bacon donne à cette structure une forme presque intolérable avec Study after Velázquez’s Portrait of Pope Innocent X, peint en 1953, huile sur toile conservée au Des Moines Art Center. Le tableau appartient à la longue confrontation de Bacon avec le portrait d’Innocent X peint par Velázquez vers 1650, un motif qu’il reprend à de nombreuses reprises à partir de reproductions, jusqu’à en faire l’un des noyaux les plus insistants de son œuvre. Ici, la souveraineté ne tient plus. La figure pontificale reste assise, revêtue des signes du pouvoir, mais ce pouvoir ne règle plus rien. Une bouche s’ouvre dans un cri que rien ne transforme en parole. Des lignes verticales, un espace fermé, une sorte de cage ou de rideau transparent empêchent toute installation stable du regard. Bacon ne cherche pas l’expression grandiose d’une âme en détresse. Il produit une image où l’autorité elle-même devient vulnérabilité nue, où la chair s’approche trop, où la figure reconnue cesse d’assurer la distance symbolique qu’elle promettait. L’observateur reconnaît encore un pape, mais ce savoir ne protège plus. La représentation a gardé le trône, le vêtement, la frontalité hiératique ; elle a perdu le bord qui tenait l’objet à sa place. Le tableau fait alors apparaître l’angoisse dans sa logique la plus dure : non comme débordement sentimental, mais comme rapprochement d’une présence que la forme ne parvient plus à contenir.
Lacan, J. (2004). Le Séminaire. Livre X : L’angoisse (1962-1963). Éditions du Seuil.
Des Moines Art Center. (n.d.). Study After Velázquez’s Portrait of Pope Innocent X.
The Estate of Francis Bacon. (2018, June 9). Iconic Study After Velázquez’s Portrait of Pope Innocent X, 1953 on display.

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