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Anamorphose

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • 13 avr.
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 14 avr.

Anamorphose — L’anamorphose désigne une image construite de telle sorte qu’elle ne livre sa figure qu’au prix d’un déplacement de l’observateur. La représentation contient déjà ce qu’elle semble d’abord refuser, mais elle le tient dans une déformation qui déjoue la vision frontale. Le procédé ne relève donc pas d’un simple jeu d’atelier. Il attaque une prétention plus profonde, celle d’un sujet qui se croirait maître du visible depuis un point central. Lacan fait de l’anamorphose un opérateur décisif parce qu’elle montre que le regard ne coïncide jamais avec le champ qu’il croit dominer. L’image présente une face lisible, puis réserve sa pointe ailleurs, dans un biais, dans un écart, dans une oblique que la position la plus confortable manque nécessairement. La vérité du visible ne se tient pas au centre. Elle travaille souvent depuis son bord. Certains contextes culturels rendent cette structure plus tranchante encore. Le sujet n’y traverse pas un ordre homogène soutenu par une seule scène de nomination, mais un espace feuilleté, conflictuel, chargé de plusieurs régimes de lecture, de mémoire et d’autorité. Dans un tel champ, la vérité ne se présente presque jamais de face. Elle exige un pas de côté. Elle se loge dans la déformation, dans la traduction incomplète, dans ce qui reste obscur tant que le sujet demeure fixé à la place imaginaire qui le rassure. L’anamorphose déborde alors la seule histoire de la perspective. Elle devient un opérateur de lecture pour toutes les œuvres qui obligent l’observateur à quitter la maîtrise centrale, à perdre l’évidence première, puis à découvrir qu’une image portait depuis le début autre chose que ce qu’elle consentait à montrer.


En 1533, Hans Holbein le Jeune peint à Londres Jean de Dinteville and Georges de Selve, plus connu sous le titre The Ambassadors. Le tableau, vaste huile sur bois conservée aujourd’hui à la National Gallery, installe d’abord un ordre somptueux. Deux hommes de haut rang occupent la scène avec une assurance calme. Entre eux s’accumulent les instruments du savoir, de la mesure, de l’astronomie, de la musique et de la géographie. Les étoffes, les fourrures, les objets savants, la rigueur de la composition, tout concourt à produire l’image d’un monde réglé, mesurable, tenu par sa propre intelligence. Puis le bas du tableau se fend. Une forme allongée, blanchâtre, presque fautive dans la lecture frontale, coupe la belle ordonnance de la scène. Depuis le côté, cette traînée se redresse en crâne. Holbein ne glisse pas un tour de force dans un portrait diplomatique. Il fracture la souveraineté de la représentation au point même où elle croyait triompher. La mort n’attend pas derrière le décor. Elle gît déjà dans l’image, mais sous une forme que l’observateur placé au centre ne peut pas recevoir. Le tableau impose alors sa leçon la plus dure. Ce qui décide du sens n’apparaît pas forcément là où le regard se sent chez lui. Il faut perdre sa place pour voir ce qui ordonnait déjà la scène depuis son envers. Dans cette composition saturée de science, de prestige et d’équilibre, le crâne anamorphosé n’ajoute pas un symbole moral à un ensemble achevé. Il révèle que l’ordre visible reposait depuis le début sur une faille que seule l’obliquité rend lisible. L’anamorphose atteint ici sa pleine portée lacanienne : elle ne corrige pas seulement l’image, elle corrige la position du sujet devant elle.

Lacan, J. (1973). Le Séminaire, livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964). Éditions du Seuil.

Foister, S. (2024). The Ambassadors. In The German Paintings before 1800 (National Gallery catalogues). National Gallery.

National Gallery. (n.d.). Hans Holbein the Younger, The Ambassadors (NG1314).



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