Rideau: la persistance d'un show, à la galerie Bao


A la galerie Bao, un rideau rouge magenta masque la devanture vitrée, de l’intérieur. Lorsque j’arrive devant le bâtiment, la porte est close et j’attends une dizaine de minutes avant son ouverture.
Comme au spectacle. Rideau. Attente.
Je suis venue voir les ventres de Hà My Nguyễn et les céramiques de Nguyễn Duy Mạnh.
Je découvre l’exposition de Thủy Tiên Nguyễn, artiste vietnamienne vivant et travaillant entre Hanoï et Francfort-sur-le-Main, intitulée What month is it now, darling? (Quel mois sommes-nous, mon amour ?)
A travers la porte de la galerie et la seconde partie de sa façade vitrée, à côté du bureau d’accueil, la luminosité du dehors varie selon l’équilibre entre nuages et rayons de soleil éphémères : le décor extérieur accentue ou étouffe le lent et régulier balayage lumineux qui se produit, silencieusement, sur les murs de la galerie.
Au-dehors, c’est Paris, et au-dedans aussi, les œuvres portent cette vision, ce souvenir d’une ville caractérisée parfois par ses spectacles aux paillettes mythiques.
L’artiste a conçu cinq structures en panneaux de verre sablé ou peint : on y découvre des motifs floraux, une chaise, la scène d’un show musical avec une artiste et son public. Déposés en surimpression sur les installations de verre, ils s’animent grâce à des plateaux tournants, en un mouvement perpétuel.
Et puis, il y a les lumières : des spots, jaune, vert, bleu, rouge, sont insérés au cœur de chaque structure, et tournent eux aussi, projetant les motifs sur les murs de la galerie.
Il faut être sur place pour baigner dans la féérie magique, hypnotique et presque triste, de cette exposition.
Avec une grande délicatesse, l’artiste a recomposé, ou décomposé, le souvenir d’une émission culte diffusée au Vietnam (où elle n’était accessible que sur un marché médiatique parallèle, à cause de la censure), devenue importante également pour la diaspora vietnamienne : Paris by night, un show musical créé en 1983 et tourné alors en studio, à Paris, avec des artistes vietnamiens.
Les images disponibles sur Youtube montrent des chants et des danses, entraînants ou nostalgiques, des artistes en tenues de gala brillantes, aux couleurs vives, des décors de station de métro, Arc de triomphe, Tour Eiffel, Montmartre, des spots lumineux multicolores. 23 épisodes de ce programme ont été tournés ainsi, avant que l’équipe ne poursuive en Californie.
Dans sa présentation de l’exposition, Augustine Paredes précise que Paris by night « est conçu pour combler le vide culturel ressenti par les réfugiés vietnamiens vivant en France. »
Thuy Tiên Nguyên célèbre la mémoire de ce programme qui a pu faire lien symbolique entre le Vietnam et sa diaspora : la musique, les lumières et la fête, comme moyen de sublimer l’espace parisien et de se l’approprier, en le parant de ses références culturelles et de son histoire propre.
A la galerie Bao, c’est le silence, la scène comme démultipliée dans ces petits panneaux mobiles ; le plateau de tournage déserté où quelques lumières s’allument encore et projettent leur fantasmagorie ; la fragilité du verre autour duquel on circule comme sur la pointe des pieds, souffle retenu ; la scène que l’on découvre, dans la salle du fond, sur une haute structure de verre rectangulaire : côté face une chanteuse, debout, sous les projecteurs ; côté pile un public assis, de dos, éclairé de plusieurs spots. Les motifs n’y sont que représentés, mais l’on s’y croirait : à l’intérieur du rectangle on aperçoit le balancier lumineux qui fait vivre le spectacle.
Le spectateur déambule dans cet univers aboli qui n’en finit pas d’exister, et parfois, s’il prend une photo de la forme lumineuse envahissant le mur, il y découvre la trace de sa propre ombre, prise dans le mouvement de ce halo.
Les lumières et leurs couleurs jouent avec la météo, avec l’espace de la galerie, avec le corps du public. Le cinétisme des œuvres rythme le mouvement de celui qui regarde, ne peut rester immobile, tourne autour du verre alors qu’il pourrait le laisser tourner seul. C’est un voyage.
Cette exposition joue du temps et de l’espace : en rappelant un show populaire qui a fait pont entre un pays et ses habitants exilés en France et aux Etats-Unis, la galerie devient la géographie fragmentée d’une histoire.
« Pour un regard non initié, ces scènes de verre rotatives peuvent n’apparaître que comme un minimalisme cinétique épuré ; mais pour la diaspora, les clins d’œil à la mise en scène et à la survie sont instantanément lisibles (…) », dit Augustine Paredes.
L’exposition de Thủy Tiên Nguyễn produit cette sorte d’infime enchantement où chacun peut retrouver en soi, depuis son regard et son expérience, la trace d’une nostalgie, d’un exil, d’une fête depuis longtemps achevée, dont les échos persistent.
Exposition de Thủy Tiên Nguyễn, What month is it now, darling? Galerie Bao, 49 avenue Parmentier, 75011 Paris, du 15/10/2026 au 21/11/2026.



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