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Possibilité d'un espace - Regard sur un tableau de Charles Schley

  • Photo du rédacteur: Marie Bourdon
    Marie Bourdon
  • il y a 11 heures
  • 4 min de lecture
12/06/2026 Photo de l'exposition Chefs-d'oeuvre / Schley Charles - 1960- Sans titre - Dessin crayon graphite et crayon de couleur sur papier -31x24,5 cm
12/06/2026 Photo de l'exposition Chefs-d'oeuvre / Schley Charles - 1960- Sans titre - Dessin crayon graphite et crayon de couleur sur papier -31x24,5 cm

Le tableau sans titre de Charles Schley se situe dans la section Les Univers imaginaires de l’exposition en cours au MAHHSA.


Le regard s’arrête devant ce tableau attiré d’abord par une impression d’enchâssement : des façades accolées, des fenêtres superposées, des portes mitoyennes, et une multitude de formes dessinées – tuiles, briques, écailles - qui recouvrent ces surfaces, leur composant une peau, une membrane décorative et protectrice.

L’ensemble, resserré et dense, invite à porter attention aux détails pour se repérer dans l'organisation de cet espace.


On compte les portes : il y en a 3, représentées en formes arrondies, façon porte cochère, elles sont précédées par une série de rectangles figurant les marches pour y accéder. Comme toutes les ouvertures de l’œuvre, elles sont quadrillées.


On regarde les fenêtres : il y en a 7, une au-dessus de chaque porte ; trois, alignées à la verticale, sur un mur marron, à gauche du tableau ; une autre, sous le toit, plus petite que celle qui la précède, pareillement dessinée en bleu, à droite.

Un clocher d'église déposé tout en haut confirme que cet ensemble est un village.

L’harmonie du tableau tient dans la répétition des formes et des couleurs, distribuées par zones : marron, rouge, bleu, vert, jaune, et différentes teintes d’ocre et d’orange.

L’équilibre architectural n’a pas de souci de vraisemblance, il est une projection de l’imaginaire de l’artiste, fruit d’un désir de créer un espace visuel à la mesure des représentations internes.


Le tracé des lignes, très net, marque le contour de toutes les formes présentes ; deux d’entre elles sont isolées, elles partent de l’angle d’un auvent marron, du sommet d’un toit, pour finir sur l’extrémité gauche du tableau. Traversant l’œuvre ainsi, elles font clôture pour illustrer la profondeur et séparer les espaces; elles sont également comme un résidu de plan, le reste visible d’une pensée préalable et d'une préparation.

On les voit comme un acte de volonté pour faire tenir ces habitations fantaisistes : la main construit un espace qu’elle affirme possible, vivable, artistiquement, symboliquement. Elle dessine une structure que les autres formes et couleurs viennent animer.

 

Une autre ligne, externe à l’œuvre, en fait pourtant partie intégrante : elle coupe le dessin en son milieu, comme une déchirure, ou un rafistolage.

On apprend que Charles Schley dessinait dans un cahier et que cette œuvre est exposée sur ses deux pages, cahier mis à plat, d’où la tranche centrale. Pourtant, cette ligne appartient pleinement à l’œuvre : elle semble, en faisant frontière franchie, témoigner d’un dessein, d’un désir de représentation mené à son terme.

Le dessin n’est pas repris, ou achevé, sur la deuxième page, il se poursuit en ignorant l'obstacle matériel : une porte est coupée par le bord dans sa partie haute, et son arrondi est complété sur l’autre page. La création ne s’est pas arrêtée au bord du support, elle en a franchi le seuil et l'a intégré à l’œuvre.

 

Dans cet espace où aucun personnage n’est représenté, il y a une densité de présence, comme un regard contenu, diffracté dans cette multitude de fenêtres.

Les volets sont tous ouverts sur des vitres qui promettent l’espace, la clarté, la profondeur, mais ne les donnent pas : le blanc-gris qui les recouvre renvoie à une transparence impossible à figurer; il pourrait tout aussi bien faire rideau, tiré depuis un intérieur.

Le quadrillage qui découpe ces fenêtres met en abîme la géométrie fragmentée de l'oeuvre, son assemblage en panneaux: ces couleurs et formes disparates, Schley les fait tenir ensemble dans un réseau d'angles et de lignes; il invente, dans ces façades jointes, une communauté, et dans ces carrés de fenêtres, une intimité.


Cette représentation spatiale massive, solide, presque texturée est accompagnée d'une présence végétale qui lui imprime un mouvement : trois longues tiges pourvues de feuilles, en bas à droite du tableau, forment des silhouettes élancées, comme courbées par le vent.  A gauche, sur toute la hauteur de l’œuvre, le même motif végétal apparaît, tronc d’abord confondu dans le marron d’une clôture puis s’élançant seul jusqu’au clocher. Les feuilles, là aussi, sont légèrement inclinées vers la droite.


Le regard ne se détourne pas encore, quelque chose insiste et le retient dans cette construction en puzzle.

Une minuscule ombre noire, presque invisible en haut d’un petit pan de mur rouge, juste à la frontière du marron : une sorte de croix, qui pourrait être une tuile abîmée, un tracé hasardeux, mais qui, sur l'uniformité du rouge, prend l'allure d'un oiseau.

Déposé comme une fantaisie, un signe secret sur cet espace de lignes, ce détail en accentue la profondeur, en condense toute la minutie et la délicatesse.




CHEFS-D'OEUVRE, exposition au Musée d'Art et d'Histoire de l'Hôpital Sainte-Anne, jusqu'au 26 juillet 2026. Réouverture du 3 septembre au 20 décembre 2026.

 

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