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Lavardec'h — Affaire n°3 — LE BILLET DE CENT FRANCS

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • il y a 15 heures
  • 6 min de lecture

J’avais confié le dossier à mon stagiaire. Pour une raison simple, personne n’en voulait. Dans une administration convenablement organisée, un dossier sans intérêt apparent circule d’abord entre les mains les plus neuves, jusqu’au moment où l’on découvre qu’il contient une question embarrassante ; on le retire alors des mains du stagiaire, on lui explique qu’il avait mal compris, puis l’on reformule le problème sous un intitulé plus rassurant. Celui-ci n’en était pas encore là. Il portait un titre d’une médiocrité parfaite : Plainte pour usages fiduciaires d’une image patrimoniale. Rien, dans cette formule, ne permettait de prévoir que nous allions croiser Delacroix, la révolution de Juillet et l’art délicat qui consiste à faire tenir une barricade dans un portefeuille.


Le garçon entra dans mon bureau avec cette prudence appliquée des gens qui savent qu’ils ont certainement perdu leur matinée, mais espèrent encore que la hiérarchie en fera une preuve de constance responsable. Il tenait une chemise bleu gris, deux feuillets, une reproduction couleur de La Liberté guidant le peuple et un billet de cent francs glissé dans une pochette plastique. Il posa le tout sur mon bureau comme on dépose un objet trouvé dont on n’ose pas encore dire le nom. Puis il me demanda très sérieusement s’il existait une procédure particulière pour les cas où une insurrection peinte finit dans les moyens de paiement courants. Clairvoyant, le petit me plut à cet instant. Il n’avait juste pas encore appris à rire au bon endroit.


Je regardai les pièces. En haut, Delacroix. En bas, le billet de 100 Francs. Même femme en théorie, même drapeau, même bravade populaire. En théorie seulement. Le stagiaire me fit remarquer que le plaignant avait déposé une note manuscrite. L’homme, un ancien caissier, soutenait qu’on n’aurait jamais dû mettre La Liberté guidant le peuple sur un billet de banque, parce qu’un tableau de cette espèce devait, je cite, « ou bien brûler encore, ou bien rester au mur d’un musée ». J’ai dit au garçon que la formule valait déjà mieux que le titre du dossier.


Les collègues avaient bien ri. Avec cette charité goguenarde qu’on réserve aux bleus, on lui avait expliqué que je supportais mal qu’on me traînasse dans les pattes et que légalement, il ne s’agissait pas d’une affaire, mais d’un usage culturel. La nuance compte dans nos métiers. Une affaire oblige à quitter sa chaise et à descendre sur le terrain. Un usage culturel autorise, au contraire, la rédaction d’une note en trois exemplaires, avec visa, tampon et conscience tranquille. On avait donc convaincu le jeune homme que l’administration monétaire n’avait fait qu’honorer Delacroix, diffuser son image, démocratiser l’accès du grand public à une œuvre majeure du patrimoine national et, par un heureux concours de circonstances, permettre à chaque citoyen de transporter une révolution fondatrice dans la poche arrière de son pantalon sans faire courir le moindre risque à l’ordre public, à la doublure du veston ni à la stabilité des institutions. Le stagiaire avait trouvé la démonstration brillante. Il lui manquait seulement un détail : la comprendre.


Je lui ai dit de s’asseoir et de sortir le billet de sa pochette. Il l’a fait avec les précautions d’un infirmier. Je lui ai demandé ce qu’il voyait. Il a répondu : “Une reproduction.” Je lui ai dit qu’il n’irait pas loin dans ce métier avec un vocabulaire aussi charitable. Une reproduction, c’est le mot du catalogue d’exposition quand il faut que tout le monde dorme tranquille, surtout les assureurs. Là, nous avions autre chose. Nous avions une insurrection ramenée à des dimensions compatibles avec l’achat d’un paquet de cigarettes, d’un sandwich SNCF ou d’un bouquet pour ma vieille tante en sanatorium. La République avait prélevé une image de rue, de foule, de cadavres et de drapeau, puis l’avait convertie en promesse de paiement. Du papier. Pas de l’or. Le progrès a ce mérite discret : il permet d’accomplir sans brutalité visible des gestes qu’autrefois il aurait fallu imposer à coups de crosse.


Pris de pitié, j’emmenai le garçon se cogner à l’original du Louvre. Il faut toujours voir la pièce avant de s’occuper de sa monnaie. Devant le Delacroix, il comprit. La femme ne décorait rien. Elle avançait. Les morts du premier plan n’ajoutaient pas une note romantique ; ils servaient de marchepied. La foule ne célébrait pas la nation ; elle poussait derrière elle avec cette densité vague et inquiétante des mouvements qui n’ont pas encore trouvé le nom sous lequel les ministères les condamneront ensuite. Le tableau contenait tout ce qu’une autorité sérieuse supporte mal : du peuple debout, des corps couchés, une femme pratiquement à poil — les Femen n’ont rien inventé — et surtout cette impression regrettable que notre histoire pouvait encore bifurquer dans la rue à cause d’une balle malheureuse.


Nous nous sommes rendus ensuite dans les collections de la Banque de France, où l’on conserve avec une révérence admirable la manière dont l’État a su mettre une insurrection au tarif : cent balles tout rond, soit la journée de travail d’un pauvre flic comme moi. Un fonctionnaire à manchettes nous fit passer des maquettes, des états de gravure et des notices techniques. Il parlait de lisibilité, de tenue du trait, de restitution en petit format, de repérage des couleurs, de filigrane, de sécurité fiduciaire. C’était admirable. Le stagiaire prenait des notes comme s’il assistait à une leçon de choses. Moi, j’écoutais une opération de police formulée par un graveur. On avait gardé le drapeau, parce qu’il fallait bien sauver de l’émeute un morceau de couleur nationale. On avait gardé la poitrine maternelle, parce qu’un pays qui se remet à chanter la Marseillaise les savates dans la tripaille aime que cela lui sorte du coffre plutôt que du cerveau. On avait retiré la tripe encore fumante. On avait surtout retiré à l’ensemble ce qu’il portait encore d’inadmissible : la poussée, le désordre, la grogne de la rue contre l’ordre établi et ses baïonnettes.


Je demandai au fonctionnaire ce qu’il fallait bouffer d’une insurrection qui avait porté une monarchie pour la faire tenir sans honte sur un billet de la République. Il me répondit sans réfléchir, ce qui est encore la manière la plus propre de dire la vérité : “Tout ce qui dépasse.”. Le stagiaire releva la tête. Il venait d’entendre sa première définition utile de la culture officielle.


C’est là que l’affaire qui nous occupait devint crédible, c’est-à-dire sordide. Personne n’avait voulu abîmer Delacroix. Personne n’avait voulu censurer le tableau, ce qui aurait encore supposé qu’on le craigne. On avait fait bien mieux. On l’avait administré. On avait pris une image de fracture sociale et on l’avait traitée comme on traite les éléments dangereux dans une organisation moderne : on les réduit, on les encadre, on les diffuse, on leur donne un rôle pédagogique, puis l’on félicite la société pour sa maturité. Le billet de cent francs ne détruisait pas La Liberté guidant le peuple. Il l’éduquait.


Le stagiaire me demanda ce qu’il fallait écrire dans la case de synthèse. Je lui répondis qu’il avait le choix. Il pouvait inscrire valorisation patrimoniale, s’il souhaitait une carrière paisible. Il pouvait inscrire neutralisation iconographique, s’il tenait à l’exactitude. Il pouvait enfin écrire dressage, s’il espérait ne jamais être promu. Il sourit. Ce n’était pas encore un bon fonctionnaire.


Je parafai son rapport avec un coin de sourire. Pour une première affaire, le gosse avait tiré un drôle de numéro. Une plainte sans suite. Pas de vol. Pas d’effraction. Pas de dégâts. Pas même de scandale. Seulement une vieille combine d’État menée en col blanc, avec la politesse qu’il faut pour tordre une image sans la froisser. Au bas de la dernière page, à la place de la note d’évaluation, je lui laissai deux phrases pour plus tard, quand il aurait cessé de croire que la gloire protège les œuvres : Un pouvoir intelligent ne brûle ni les livres ni les tableaux qui le gênent. Il les met dans la monnaie. Le reste glisse tout seul. La barricade finit pliée en quatre dans un portefeuille, coincée entre une carte de supermarché et des reçus d’autoroute. Après quoi, la barricade peut revenir ; ils la prennent pour un embarras de circulation.

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