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Lavardec'h - affaire n°14 - Des Bretons au Levant

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • il y a 15 heures
  • 11 min de lecture

« Quai d’Orsay, ministère français des Affaires étrangères, neuf heures moins cinq. Pas les salons, pas les dorures : une pièce annexe des Archives, trois chaises, une table en formica blanc, une fenêtre ouverte sur d’autres fenêtres. Morel, responsable d’une cellule d’analyse statistique au renseignement intérieur, m’attendait avec le Pacha. Il posa devant moi une plaquette quadrichrome : Pont-Aven — Musée — Deux Rivages : un siècle de marins bretons sur les côtes levantines. Le genre d’exposition régionale qui espérait faire perdurer la dynamique muséale initiée par le centenaire de la Grande Guerre en attendant celui de la Seconde. La plaquette avait suivi son petit chemin administratif : musée, mairie, partenaires culturels. L’exposition était financée en partie par un collectif libanais ; la plaquette continua donc son voyage vers le Quai d’Orsay et une cellule de veille.


Je demandai pourquoi le Quai, le renseignement intérieur et la police judiciaire perdaient leur matinée avec des veuves en noir, des cartes marines et des marins moustachus. Le Pacha ouvrit la plaquette à la sixième page. Plein cadre, un fac-similé d’un rapport de 1920 : la canonnière-aviso Amiral-Charbert, bâtiment de présence de la division navale française de Syrie, éventrée par une mine dérivante à quelques milles du port de Beyrouth. Cinquante-cinq hommes au rôle. Tous disparus. Papier jauni, tampon rouge, écriture pressée. Sous l’image, la légende de l’exposition parlait d’un signalement local resté sans suite, d’une négligence administrative, d’une déposition levantine écartée. Le Pacha posa l’ongle sous la signature du document historique : Pierre-Marie Lavardec’h.

Mon nom, dans la main d’un mort.


Morel avait jeté le nom dans la machine à compter les fantômes. Prénom composé singulier, patronyme breton presque introuvable, voyages réguliers à Beyrouth, affaires récentes, expertises, conférences : la marmite avait rendu une odeur de chou rance. L’impossibilité statistique. Les services n’aiment pas ça. Ils appellent cela un signal faible quand ils restent polis, un ciblage nominal quand ils commencent à serrer les dents. Il me demanda si j’avais eu un aïeul fonctionnaire au Levant au début des années vingt. Je répondis que non. Le seul Lavardec’h sorti du pays dans ces années-là, c’était Pierre, mon grand-père, spahi au Maroc, assez fier d’avoir tenu la bride du canasson de Lyautey pour en nourrir cinquante ans de repas familiaux. Morel referma la plaquette, regarda longuement mon patron.


Le Pacha me poussa littéralement dans le TGV. Deux jours de récupération imposée, à transformer en service si l’affaire tournait vinaigre. À Quimperlé, un adjudant de la brigade de Pont-Aven m’attendait près du dépose-minute, moteur tournant, casquette sur le siège passager. Le Pacha avait prévenu le parquet, le parquet avait prévenu la compagnie, la compagnie avait trouvé plus simple de m’envoyer une voiture que de me laisser louer une Clio sous la pluie. Pour la nuit, l’adjudant évoqua mollement son canapé. Je préférai un hôtel du bourg, à deux pas du musée. Une affaire d’usurpation de nom ne se comprend pas depuis une caserne. Il faut dormir près du mensonge.


Je dormis mal. Les couloirs de l’hôtel, les murs, la ruelle et la place répercutaient le ronflement de l’Aven gonflé par la pluie. Musée, dix heures, je pris un billet comme tout le monde. La femme de l’accueil me tendit un plan, me parla de la boutique et des toilettes avec une douceur professionnelle qui rendit l’affaire presque indécente. Des visiteurs entraient derrière moi, manteaux humides, voix basses, cette petite foule d’estivants qui vient demander aux morts de meubler une matinée de crachin breton. Je suivis le parcours.


Deux Rivages commençait par des cartes marines, des noms de ports, des silhouettes de navires, des photographies de marins raidis dans leurs uniformes amidonnés. Des veuves penchées sur leur ouvrage de dentelle. Des moustoirs en procession. Des ex-voto de navires et des prières dans le marbre. Rien ne débordait. L’exposition avait cette rigidité régionale qui préfère l’inventaire historique à la mise en scène ludique. Plus loin, les archives de la famille Triantec occupaient une salle au décor de pension : correspondance de peintres, reçus de loyer, menus jaunis, photographies de cagibis transformés en ateliers, portes de chambre peintes, tables gravées au couteau, portraits de propriétaires offerts contre un mois gratis. Toutes ces traces de gîte et de couvert finissaient par donner aux Triantec l’air d’avoir biberonné l’École de Pont-Aven à elle toute seule.


Puis je tombai nez à nez avec le fac-similé du rapport de 1920. Il avait été agrandi cinq ou six fois, jusqu’à la limite de la pixellisation. Un éclairage subtil soulignait la signature du document et son cartel. J’en éprouvai un malaise immédiat. Je regardai autour de moi comme si j’avais été l’auteur de cette négligence du fonctionnaire responsable du décès de ces cinquante-cinq malheureux marins. Le gardien de la salle crut comprendre que je m’intéressais de près au document. Il m’informa que l’original avait été récemment déposé au Service historique de la Défense, à Brest, mais que le musée en avait fait tirer des posters en vente à la boutique. Je ne savais plus où me mettre. Pour couper court, je lui demandai quelle était sa pièce préférée de l’exposition.


Il répondit sans hésiter. Nous retournâmes dans la salle Triantec. Il me désigna une plaque de bronze autrefois scellée sur la façade du petit édicule qui servait de capitainerie au port sardinier. La maisonnette avait disparu vers le milieu des années soixante, quand les coques blanches des plaisanciers avaient presque fini d’enterrer les vieilles chaloupes et leurs filets. La plaque, elle, avait survécu autrement : trente ans plus tard, on l’avait retrouvée en train de caler la porte d’un poulailler. Les Triantec avaient tenté de la racheter. On les avait envoyés promener. Alors ils avaient sommé le maire d’en faire un bien communal. Un témoin pareil de l’histoire locale ne pouvait pas finir sous la crotte de poule. Je lui demandai pourquoi les Triantec tenaient tant à ce morceau de bronze. Il m’invita à me pencher. La plaque portait la liste des marins disparus de l’Amiral-Charbert. Douze étaient des gamins du pays. Il sourit, persuadé de m’avoir fait plaisir en me conduisant jusqu’à elle. J’approuvai machinalement.


Il pointa alors le nom de Yann Triantec. La ligne avait quelque chose d’étrange. Pas plus grande que les autres, pas plus solennelle. Juste un peu moins tranquille. Les lettres semblaient reprises, serrées, forcées dans un espace qui n’avait pas été prévu pour elles. Le gardien disait cela avec l’embarras d’un homme qui avait trop longtemps couvert une faute pour protéger quelqu’un d’autre. Il se tut à l’arrivée d’un collègue, remit ses mains dans son dos, reprit son air de garde-chiourme investi d’une mission nationale. Quand l’autre fut passé, il me proposa de le retrouver à midi, à la crêperie du port, convaincu que l’histoire de ces trépassés m’intéressait vraiment. Je déclinai. Il insista. Je lui expliquai que j’étais entré au musée seulement à cause du temps, parce que la pluie ne laissait rien faire d’autre. Je me débarrassai de lui en m’éclipsant par la boutique. Je pris tout de même soin d’acheter le catalogue de l’exposition.


La pluie avait redoublé, emportant mes derniers espoirs d’allumer ma pipe en flânant dans les rues du bourg. Je m’installai dans un café entre le musée et l’hôtel. Une bière locale, noire, au sarrasin, pas si mauvaise, plus épaisse que ce catalogue d’exposition et presque aussi convaincue de son importance. Je n’appris pas grand-chose du livret. Les rares textes avaient été écrits à la va-vite, sans recul historique, ça sentait la commande de mécène et le copywriter au kilomètre. Le rapport de 1920 se dépliait au milieu comme une pin-up de Playboy, impossible de faire semblant de ne pas le voir. Les logos des sponsors tenaient en bas de page : la banque du coin, une assurance suisse, une fondation beyrouthine, le musée national de la Marine au Trocadéro, et le musée d’Orsay, auquel Pont-Aven restait lié. Le catalogue allait donc également être diffusé dans les boutiques parisiennes et probablement offert à tout bon collectionneur d’histoire maritime. Lavardec’h Senior allait porter encore quelques années son écriteau d’infamie au cou, plastifié par les boutiques et béni par les musées. Les maoïstes n’auraient pas fait mieux.


Midi. Un trou entre deux nuages. Le musée recrachait ses derniers visiteurs, le personnel se dispersait dans le bourg à la recherche d’un sandwich. Je ne revis pas le gardien. J’en conclus qu’il faisait réchauffer sa gamelle quelque part dans l’arrière-boutique des gloires locales.


J’en profitai pour visiter les quelques galeries voisines. Une ambulance des pompiers manqua de renverser un groupe de Japonais qui sortaient de l’église Saint-Joseph. Je faillis rire du bordel qui s’ensuivit. Je poursuivis jusqu’à la librairie du centre. Elle occupait l’ancienne Pension Gloanec. Elle aussi se vantait d’avoir hébergé les traîne-savates et leurs pinceaux au bon temps de Gauguin. Décidément, nourrir des génies fauchés avait dû devenir le sport communal. Le catalogue de Deux Rivages trônait en vitrine. Dégoûté, j’achetai un sandwich et m’installai sur un banc pour consulter les horaires des TGV de retour. J’avais à peine avalé la dernière bouchée que la bétaillère de la maréchaussée pila à ma hauteur. L’ambulance la dépassa en trombe.


L’adjudant me cherchait depuis quelques minutes. On venait de retrouver le gardien la tête éclatée contre les rochers du chaos de l’Aven. Une bonne âme lui avait déjà bavé qu’un commissaire parisien avait été le dernier à lui parler directement. Une femme arrivait vers nous en courant. Le gendarme m’intima l’ordre de monter, puis m’expliqua que la correspondante de presse du journal régional était à ma recherche et que ce n’était pas le moment de faire des vagues. Quelqu’un m’avait vendu ou je m’étais grillé moi-même. De toute façon, un flic parisien qui traîne dans le coin, ça sent trop la couverture mal ficelée et la manchette en première page.


Dans le fourgon, l’adjudant m’agita sous le nez une pochette plastique. Une feuille pliée, retrouvée dans la poche du mort. Trois lignes. Pas de Dieu, pas d’adieu à la famille. Le gardien Pouliquen disait avoir trahi les Triantec, demandé pardon. L’aveu avait la propreté d’un drap tiré trop vite sur un cadavre. Je demandai si son casier au musée avait été vérifié. L’adjudant me rappela que je n’étais ni chez moi ni en procédure. Je lui répondis qu’un homme qui m’avait donné rendez-vous à midi dans une crêperie avant de s’ouvrir le crâne au chaos de l’Aven méritait qu’on regarde où il rangeait ses petites affaires. Il appela le parquet. La pluie battait le pare-brise. Le procureur autorisa les gendarmes à vérifier le vestiaire, sous inventaire, en présence de la direction du musée. Je suivrais à distance. Je ne toucherais à rien. La loi adore les portes quand elle sait qui tient la clef.


Le musée avait changé d’odeur. Le matin, il sentait le carton neuf, la pluie sur la laine et la pédagogie régionale. À treize heures, il sentait la procédure et la sueur aigre. Le directeur et trois collaborateurs nous attendaient près des vestiaires, pâles ou rouges jusqu’aux oreilles, avec cette panique propre aux institutions culturelles quand elles se souviennent qu’un mort n’avait pas toujours été un cartel. L’adjudant dicta l’heure, les noms présents, le numéro du casier. Un gendarme photographia la porte fermée, puis la clef, puis la main du directeur qui tremblait légèrement en l’introduisant dans la serrure. Je restai deux pas derrière. La main tripotant ma pipe au fond de la poche. Je me demandai qui dans cette assistance avait eu intérêt à m’exposer.


Le casier de Pouliquen contenait un manteau plié, un thermos à moitié plein, un sandwich thon-mayonnaise, une boîte de pastilles à la menthe, une casquette de laine et une chemise cartonnée coincée sous une écharpe. L’adjudant posa la chemise sur une table, fit photographier la couverture, puis l’ouvrit avec la lenteur d’un homme qui commence à se demander pourquoi un gardien de musée s’était levé le matin, avait préparé son café, tartiné son sandwich, pour choisir de finir la tête entre deux rochers. La chemise livrait deux liasses. La première portait en page de garde : Brest — 1920 — signalement mine. Des photocopies du Service historique de la Défense, cotes et annotations en marge. Trois pêcheurs du port de Beyrouth y déclaraient avoir vu un objet sombre dériver au large, deux jours avant l’explosion de l’Amiral-Charbert. La déposition avait été recueillie par Yossef Barakat, interprète auxiliaire. Son nom était entouré au feutre jaune. Plus loin, des pièces militaires mentionnaient des problèmes récurrents avec les mines dérivantes larguées par les marines alliées pendant la Grande Guerre. Plus loin encore, une copie du document exposé. En rouge, quelqu’un avait souligné : Signalement indigène non corroboré. Classement sans suite. Au bas de la page, le nom du signataire, mon homonyme, était lui aussi cerclé de jaune. L’adjudant relut deux fois. Puis il tourna son visage vers moi, en additionnant A et B.


La seconde liasse portait trois mots au crayon : Triantec — rapports sanitaires. Le papier changeait d’épaisseur. Moins de mer, plus d’infirmerie. Yann Triantec apparaissait sur le rôle de l’équipage, puis dans une fiche courte : débarqué sanitaire, Beyrouth. Une mention plus froide suivait : affection vénérienne compliquée, état infectieux aigu. Décès à terre, quelques mois après le naufrage. Plus loin, un décret de 1922 le rattachait aux disparus du bâtiment. Je compris alors pourquoi les lettres de son nom respiraient mal sur la plaque : elles avaient été ajoutées après. Les Triantec n’avaient pas inventé un illustre aïeul mort au service de la France au Levant. Ils avaient repeint un décès honteux en mort glorieuse. La mer avait remplacé le lit. Le bronze avait remplacé le drap. Je me demandai dans quelle fosse commune la sainte famille avait abandonné la carcasse.


Pendant le trajet vers la gare de Quimperlé, l’adjudant resta sombre et silencieux. Il sentait que quelque chose le dépassait, que j’en avais la clef, mais que cela ne concernait bientôt plus sa brigade. L’affaire allait refaire son trajet inverse, le parquet, l’Intérieur, le Quai d’Orsay et le bureau de Morel. 


Dans le TGV, j’effectuai une recherche rapide sur le patronyme Barakat, 120e rang des noms de famille au Liban, pas aussi bien classé que Martin en France, mais une personne sur six cent soixante-quatre au Liban. Lavardec’h ? Trente entre 1891 et 2000, dont moi, mon grand-père, mon père, mon frère et ses deux fils. Et ce prénom, Pierre-Marie, que j’ai toujours trouvé ridicule, me faisait de l’ombre un peu plus. Je commençai à douter que mon grand-père ait été le seul à être sorti de Quimper dans ces années-là. Parfois les petites guerres de famille gomment mieux une existence qu’un certificat de décès.

Ma seule certitude était qu’en 1920, un Yossef Barakat avait transmis une alerte et qu’un Pierre-Marie Lavardec’h l’avait enterrée, provoquant probablement le naufrage de la canonnière-aviso et la disparition de tout son équipage. Mon Barakat à moi avait été assez pervers pour s’assurer une complicité pontavéniste, faire remonter notre vendetta depuis le terroir de mes ancêtres et la faire exploser en plein Paris. Au passage, il éborgnait les Triantec, vieille famille de notables peinturlurée en bienfaitrice de la bande à Gauguin. Ils s’en remettraient. Les familles qui savent repeindre une mort savent aussi ravaler une façade. Son seul grain de sable avait été l’adjudant. Trop rapide. Trop local. Trop compétent. Sans lui, la correspondante de presse aurait tartiné mon nom dans son canard avec l’application d’une enfant beurrant une biscotte, et Barakat aurait gagné une archive supplémentaire : l’incompétence congénitale des Lavardec’h, de Beyrouth à Pont-Aven, de la mine dérivante au gardien fracassé.


Tapis roulant de la gare Montparnasse. Je hais ce long boyau mécanique qui rampe vers le métro et donne aux voyageurs l’air de colis fatigués. Une affiche passa. Puis trois. Puis cinq. Deux Rivages : un siècle de marins bretons sur les côtes levantines, exposition annuelle du musée de Pont-Aven, en collaboration avec le musée d’Orsay. Même visuel, même rapport de 1920, même signature agrandie assez proprement pour survivre aux néons du couloir. Morel allait serrer les dents un peu plus fort, on passait du ciblage nominal au marquage réputationnel par dispositif culturel.


Mais, Barakat était une couleuvre. Les statistiques n’ont jamais été une science innocente ; elles arrivent avec leurs seuils, leurs fichiers, leurs angles morts, leurs petites certitudes de bureau. Il n’aurait aucun mal à retourner l’affaire. Un nom rare, un prénom composé, quelques voyages à Beyrouth, deux vieilles expertises, et l’État se mettait déjà à flairer le complot. Barakat nommerait cela un biais, une paranoïa administrative, peut-être même une violence faite à la mémoire levantine. Avec assez de calme, il ferait passer notre prudence pour du harcèlement suspect. Les serpents bien élevés ne mordent pas toujours. Ils vous laissent expliquer pourquoi vous aviez peur d’eux.


Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. Bacon l’avait pensé, Beaumarchais l’avait porté en scène, Barakat l’avait mis sous verre. »


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