Je suis là : Tristan Tzara — Le refus qui affirme (1916)
- Fabrice LAUDRIN

- 1 mai
- 3 min de lecture

Le “Je suis là” comme adresse dans le non-sens
Problématiser : Refuser de dire, est-ce encore dire « je suis là » ?
La modernité a souvent pensé l’émergence du sujet comme corrélée à un acte de langage — affirmation, récit, interprétation. Mais qu’en est-il lorsque la parole est refusée ? Lorsque l’intelligibilité elle-même devient suspecte ?
Dans les modèles classiques, un tel refus est traité comme symptôme, opposition, ou régression. Pourtant, dans certaines configurations, refuser de signifier peut être une manière de se tenir. Une manière de dire “je suis là” non par construction, mais par négation active de toute construction.
Le “Je suis là” ne doit donc pas être confondu avec une volonté de s’exprimer, ni avec une adresse apaisée. Il peut prendre la forme d’une profération sans accord, d’un geste qui s’oppose à toute intégration. C’est précisément ce que met en scène Tristan Tzara, co-fondateur du mouvement Dada, dans ses écrits de 1916 à 1918.
Tzara et la scène du rejet
Dans La Première Aventure Céleste de Monsieur Antipyrine (1916), Tzara écrit :
« Je suis contre les systèmes, le plus acceptable est de ne pas en avoir. » (Tzara, 1916, p. 3)« Dada n’est pas une école de poésie, mais un cri de naissance. »
Ici, le refus devient fondement. Refuser la logique, la syntaxe, l’esthétique, l’histoire — c’est une manière de s’affirmer dans un monde qui ne garantit plus rien. Tzara n’essaie pas de reconstruire. Il habite le champ désarticulé. Il n’en sort pas. Il s’y inscrit comme cri.
C’est cette position, entre rage et tenue, que nous lisons ici comme un “Je suis là” par négation : présence qui ne veut rien construire, mais qui refuse de disparaître.
Hypothèse : le “Je suis là” peut être une rupture
Ce billet propose que l’œuvre de Tzara manifeste une forme du sujet qui ne cherche pas à se dire, mais à se poser dans la rupture même. Le “Je suis là” ne passe pas par une tentative de cohérence. Il est une tension exposée, un “je n’adhère à rien” qui, par cette non-adhésion même, crée une adresse.
Ce que Tzara performe, ce n’est pas un effondrement, mais une résistance brute à toute capture symbolique. Ce qui se maintient, malgré tout, c’est un lieu du sujet, hors de la signification.
La psychanalyse du Seuil reconnaît dans cette tension non-structurée un mode d’apparaître valable cliniquement, notamment dans certaines postures adolescentes, dans les états-limites, ou dans des figures de dissociation qui refusent toute interprétation.
Analyse formelle : la voix du désaccord
L’écriture de Tzara est marquée par :
La fragmentation syntaxique : phrases inachevées, mots détachés.
L’auto-dérision : Antipyrine n’est pas un personnage, mais une parodie de sujet.
La performativité de la négation : le sens est refusé, mais la voix s’installe.
Il ne s’agit donc pas d’un délire, mais d’une position d’énonciation instable mais active. Le sujet dit non, mais il parle encore. Il dit je ne veux pas, mais il tient encore sa place dans la scène.
Axe clinique : opposition, seuil, et retrait
En clinique, on rencontre des sujets qui refusent tout cadre : thérapeutique, scolaire, familial, symbolique. On peut y voir une pathologie. Mais on peut aussi y entendre une manière d’habiter le Seuil — non pas pour franchir, mais pour y rester comme position.
Ces patients refusent l’interprétation, ou s’en moquent. Ils rejettent l’autorité du sens. Mais leur présence répétée, leur style discursif, leur posture manifestent un “je suis là” opposant.
Ce n’est pas du langage au sens structurant. C’est du maintien contre la chute.
Tzara offre une figure de cette clinique : le sujet du refus non destructif. Un sujet qui ne veut pas dire Je, mais qui refuse de n’être rien.
Un “Je suis là” dissensuel
Tzara ne cherche pas la vérité. Il ne cherche pas non plus l’identité. Il pose un Je qui n’adhère à rien, mais existe dans cette négation. C’est une forme d’adresse non structurée, mais puissante.
La psychanalyse du Seuil donne une valeur clinique à cette posture :
→ non pas la pathologiser,
→ mais l’écouter comme affirmation d’un sujet qui survit par rupture.
Le “Je suis là” n’est pas toujours doux, ni symbolisé. Il peut être hurlé, détourné, fragmenté. Mais il pose un sujet en tension, en vie.
Et cette vie, même contradictoire, mérite un cadre clinique qui la reconnaisse — sans vouloir la réparer.
Bibliographie
Tzara, T. (1916). La Première Aventure Céleste de Monsieur Antipyrine. Zurich : Cabaret Voltaire (rééd. in Œuvres complètes, Paris : Flammarion, 1975).
Lacan, J. (1957). La direction de la cure. In : Écrits. Paris : Seuil, 1966.
Stern, D. N. (1985). Le monde interpersonnel du nourrisson. Paris : PUF, 1991.



