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Les mouettes c'est chouette / Les goélands c'est méchant

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • il y a 2 jours
  • 5 min de lecture
Les Mouettes c'est chouette / Les Goélands c'est méchant - tag : SAM, photographie : ALL / mai 2026
Les Mouettes c'est chouette / Les Goélands c'est méchant - tag : SAM, photographie : ALL / mai 2026

Un filet de moutarde dégouline du sandwich comme la preuve d’un larcin encore tiède. Le goéland tient son butin dans le bec, bandeau rouge sur les yeux, plume dressée sur le crâne. Trois petites mouettes innocentes crient « Hi ! » en bas de la scène. Elles donnent au crime son chœur minuscule, ce qui reste toujours utile lorsqu’un voleur manque de discrétion. SAM installe cette fable sur un transformateur électrique de Lorient, à hauteur de poitrine. Le support alimente le quartier sans se montrer ; le tag lui donne soudain une bouche, des témoins, une morale.


La phrase paraît d’abord trop simple : « Les mouettes c’est chouette / les goélands c’est méchant. » Elle avance avec la brutalité exacte d’une comptine. Le français relâché ne trahit pas une faiblesse ; il donne à la scène son régime d’enfance. L’enfant ne classe pas le monde par espèces, genres, comportements ou milieux. Il tranche par affects. La mouette devient bonne parce qu’elle est petite, collective, drôle, sonore. Le goéland devient mauvais parce qu’il impose, vole, mord, emporte, dégouline. Le tag ne décrit pas l’ornithologie du littoral. Il produit une taxinomie pulsionnelle efficace et précise.


Le mot « chouette » ouvre la faille la plus fine du mur. Il ne sert pas seulement à rimer avec "mouette". Il convoque un troisième oiseau, absent de l’image mais présent dans la langue. La chouette n’apparaît nulle part, pourtant elle organise le partage. Elle donne aux mouettes une valeur positive, familière, enfantine, mais elle leur transmet aussi quelque chose de son regard. La chouette est l’oiseau qui voit dans la nuit, l’oiseau de l’œil rond, de la veille, parfois du savoir. Dans ce tag, elle hante les petites mouettes comme une fonction de regard. Face au goéland-bouche, les mouettes deviennent chouettes parce qu’elles regardent, crient leur détresse ou leur consternation.


La psychanalyse commence dans l’écart entre ces deux régimes. Le goéland appartient à l’oralité prédatrice. Il prend l’objet. Il arrache le sandwich au besoin humain. Il jouit de la prise plus que de la nourriture. La moutarde coule comme un aveu que le corps refuse de formuler, par pudeur ou par manque de serviette. Freud aurait reconnu la scène primitive de la bouche : voler, mordre, absorber, laisser une trace. Pour Lacan, le sandwich devient moins un aliment qu’un objet arraché, un petit objet a de bord de mer, ce morceau désirable qui déclenche le mouvement, la faute, le cri et la mémoire. Le jaune ne colore pas seulement la nourriture ; il matérialise la jouissance.


Le bandeau rouge ne cache pas vraiment les yeux du voleur. Un masque noir aurait suffi au déguisement. Le rouge fabrique autre chose : une théâtralisation du délit. Le goéland ne se dissimule pas, il s’affiche comme bandit. La plume sur le crâne renforce cette silhouette de voyou costumé, d’Apache parisien grotesque déplacé sur le littoral breton. L’Apache de l’imaginaire urbain portait déjà la violence comme style. SAM rabat ce vieux fantasme sur un oiseau des quais. Le bandit ne sort plus d’une ruelle parisienne ; il fond sur le sandwich à la moutarde d’un badaud en goguette sur le port de Lorient. La scène perd son drame social, mais conserve sa structure : masque, panache, proie, témoins.


Les trois mouettes relèvent d’un autre régime. Elles ne touchent pas au sandwich. Elles ne défendent pas la victime. Elles signalent l’événement par leur cri. Leur « Hi ! » flotte entre cri d’oiseau, salut absurde, exclamation de bande dessinée. Elles forment le petit chœur du visible. Lacan déplacerait ici la scène vers le regard : le goéland agit, les mouettes voient, la chouette absente veille dans le signifiant. Le tag oppose donc la bouche qui vole au regard qui fait circuler. L’objet passe par le bec du goéland ; l’événement passe par les yeux et les cris des mouettes.


Le mot « chouette » donne aussi sa forme au refoulement comique. L’adjectif populaire adoucit la scène: quelque chose serait sympathique, amusant, presque gentil. Mais le substantif animal revient en secret. La langue produit un raccord impossible entre mouette et chouette, non par la zoologie, mais par le son.


Mélanie Klein permet d’entendre cette phrase dans sa violence première. La scène coupe le monde en bons et mauvais objets. La mouette-chouette devient le bon objet : petite, témoin, collective, sonore, non prédatrice. Le goéland devient mauvais objet : grand, intrusif, oral, voleur, tachant. Le sandwich volé condense une angoisse simple : ce que je porte à ma bouche peut être pris par une autre bouche. Le littoral cesse alors d’être décor. Il devient milieu immédiat de rivalité orale.


La technique de SAM porte cette économie avec précision. Le blanc du transformateur sert de réserve pour le corps des oiseaux. Le noir fixe les contours, les yeux, le squelette graphique. Le jaune concentre les becs, l’objet alimentaire et la trace de sauce. Le rouge nomme la faute, donne le rôle, signale la théâtralité. L’artiste ne remplit pas le support ; il l’active. La boîte électrique devient chair d’oiseau, puis scène judiciaire, puis surface psychique. Anzieu aurait reconnu dans ce transformateur une peau urbaine sous tension, une enveloppe technique où la ville dépose une petite angoisse alimentaire sans la laisser envahir tout le quartier.


Ce support compte. Un transformateur n’est pas un mur de jardin ni une façade patrimoniale. Il appartient à l’infrastructure. Il distribue une énergie invisible. Il est de l'ordre de l'alimentation. SAM vient inscrire sur cette machine silencieuse une autre circulation : celle du désir, du vol, du cri, du jugement. Le courant électrique demeure derrière la surface ; la pulsion orale passe devant. Deux flux se croisent sans se confondre. Le quartier reçoit l’électricité par la boîte, et reçoit par le tag une fable morale : le sandwich arraché, la jouissance visible, le cri impuissant, le verdict enfantin.


La ville portuaire connaît cette scène par corps. Chacun a vu l’oiseau trop grand descendre sur une table, suivre une frite, gober un œuf dur d’un coup de bec, dominer l’air avec une insolence presque humaine. SAM ne représente pas seulement un animal. Il condense une expérience commune du bord de mer : la violence comique du vivant quand il surgit dans l’espace civilisé. Le goéland rappelle que la terrasse, la promenade, le casse-croûte et la rue restent traversés par des pulsions plus anciennes que la politesse.


Le tag réussit parce qu’il ne cherche pas à devenir savant ou témoin éclairé du quotidien. Il garde la justesse empirique du mur. Une phrase de comptine, trois témoins, un oiseau voleur, une sauce qui coule. Pourtant la structure tient. La mouette appelle la chouette par le son ; la chouette absente donne le regard ; le goéland impose la bouche ; le sandwich fixe l’objet ; le rouge fait costume ; le jaune fait preuve ; le transformateur donne la peau. SAM fabrique une petite machine psychanalytique avec les restes du quotidien portuaire.


La dernière leçon vient peut-être de cette chouette invisible. Le tag ne la montre pas, mais il la fait entendre. Elle dort dans le mot, derrière la mouette. Elle rappelle que l’inconscient ne respecte pas les espèces, ni les espaces. Il rapproche par rime, par cri, par couleur, par tache, par voisinage, par percolation et déplacement. Il fait entrer un rapace nocturne dans une scène de goéland diurne simplement parce qu’un mot populaire ouvre la porte.


La moutarde continue de couler. Les mouettes crient encore. La chouette, elle, ne paraît pas. Elle nous regarde depuis un mot en plein jour.

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