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De Duchamp à Fakhoury : l’art après le ready-made

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • il y a 2 jours
  • 4 min de lecture
Omar Fakhoury - Office Chair, 2019-2020, Acrylic on Linen (C) Marfa' Projects and Omar Fakhoury, avec l’aimable autorisation de l’artiste
Omar Fakhoury - Office Chair, 2019-2020, Acrylic on Linen (C) Marfa' Projects and Omar Fakhoury, avec l’aimable autorisation de l’artiste

Aucun horizon, aucune ligne de fuite. Des plantes hydrophiles, d’un vert presque fluo, rampent, mordent, enserrent le moindre relief, la moindre parcelle d’oxygène. Des lances de roseaux percent vers le haut, non pour embellir la scène, mais pour survivre à l’étouffement vert. Une guerre se joue là, sous nos yeux ; et que l’on ne me parle pas d’équilibre biologique. Le vivant n’a jamais été harmonie. Dans ce tableau, la seule sérénité est ce fauteuil de bureau. Cul en l’air, dos sur le sol, pelé jusqu’à l’os, monde renversé dans un dernier geste humain. Fakhoury a nommé ce tableau Office Chair, mais ce fauteuil de bureau se prend manifestement pour une chaise de jardin.


Depuis plus d’un siècle, la question revient : qu’est-ce que l’art ? Duchamp l’a déplacée par l’objet manufacturé. L’objet quittait son circuit d’usage pour recevoir un autre statut : choix, déplacement, nomination. Klein déplace ensuite le problème vers le corps et la trace. Dans les Anthropométries, le corps ne sert plus de modèle ; il devient instrument de marquage, dépôt de passage, surface vivante. Avec le bleu, le vide, l’immatériel, l’œuvre tient par croyance, transfert, intensité. Duchamp arrache l’objet à l’usage. Klein arrache la trace au corps.


Fakhoury vient après. Sa chaise renversée n’est pas un ready-made. Elle n’a pas été prélevée vierge au cœur de la série, encore innocente de tout usage. Elle a servi. On l’a raccommodée, peut-être. Elle s’est usée jusqu’à l’os à force de soutenir cette grande fatigue : le corps humain. Puis quelqu’un, dans un dernier geste sans grandeur, l’a portée jusque-là, dans cette mare où la nature, ou plutôt le naturel, combat pied à pied pour son droit de vivre. Une chaise ne devient pas rebut par vocation. Il faut qu’une main l’expulse. Chez Duchamp, le geste consacre l’objet. Chez Klein, le corps fait trace. Chez Fakhoury, le corps ne fait plus trace : il se débarrasse de l’objet.


Dans cette scène, il faut d’abord évacuer l’idée de ruine. La ruine est une consolation convenue de lettré, une mélancolie bien élevée, une manière de faire croire que la disparition possède encore une noblesse. Elle écrit son petit memento mori, elle demande au spectateur de baisser la voix, elle transforme la mort des choses en sagesse acceptable. Rien de cela ici. Fakhoury ne peint pas une ruine ; il peint une proie.


Nous sommes dans un ordre plus dur : plantes carnivores sans gueule, sucs invisibles, tiges qui transpercent, feuilles qui encerclent, vert qui avance, colonise. Il n’y a de siège ici que celui exercé par le vivant. Le vivant est un prédateur. Il n’apaise rien, ne répare rien, ne pardonne rien. Il attaque, absorbe, digère. Il exerce juste sa jouissance à être. C’est tout.


Il faut ici risquer un mot de Derrida : différance. Non pas la simple différence entre deux choses, mais ce qui, dans une chose, l’empêche de coïncider avec elle-même ; un écart, mais aussi un retard. La chaise diffère de son premier usage, de son titre, de son absorption complète par le milieu. Elle reste assez chaise pour porter son nom et sa fonction première, Office Chair. Mais elle est déjà assez décalée de son usage pour travailler comme matrice humide, piège à dépôts et radicelles, nids à cloportes, mille-pattes, chironomes et autres collemboles, support d’un milieu qui commence à l’ingérer.


Fakhoury peint exactement ce moment de différance derridienne : ce retard visible où la chaise n’est plus ce qu’elle était, sans être encore entièrement avalée par ce qu’elle devient.


Duchamp demandait ce qui fait qu’un objet peut devenir art. Klein demandait ce qu’un corps peut laisser comme présence lorsqu’il se retire. Fakhoury pose une question plus subtile : que reste-t-il d’un objet quand l’usage humain l’a quitté ?


Ce qui fait art, ici, n’est pas la chaise. C’est la différance rendue sensible, presque exposée comme une plaie. Fakhoury montre que l’usage humain n’est peut-être qu’un sursis, une réorganisation provisoire de l’ordre naturel. Une chaise est une petite victoire contre le monde : du métal manufacturé en visserie et tubes, du pétrole en mousse et faux cuir de vache. Le pétrole n’est pas une matière minérale : c’est du vivant fossilisé, du vivant différé, soustrait à la pourriture ordinaire, cuit par le temps géologique, puis rappelé à la surface par l’industrie. Une chaise de bureau en mousse et skaï n’est donc pas seulement un meuble, une fonction et un nom : c’est du vivant fossile dressé contre le vivant actuel.


Fakhoury expose l’effort immense qu’il faut déployer afin qu’une chose — ce qui est manufacturé, ce qui procède d’une nature mise au pas — continue de servir. Une chose n’est telle que tant qu’on la maintient, tant qu’on la répare, tant qu’on la nettoie, tant qu’on la protège contre les forces qui n’ont jamais cessé de l’attendre.


La nature n’est pas une finalité. Elle est inhumaine, non-chose, sans morale. Elle n’est pas le grand repos où les objets viendraient réintégrer sagement les cycles du monde. Elle est ce qui insiste quand l’homme cesse de maintenir. Elle ne rappelle pas la chaise à ses éléments fondamentaux ; elle lui retire simplement la protection humaine.

Alors l’eau revient. Les graines reviennent. Les cloportes reviennent. Les radicelles reviennent. Non comme un paradis retrouvé, non comme une réconciliation, mais comme une armée sans manifeste. Elle n’annonce rien. Elle ne promet rien. Elle engloutit pour durer. Encore et encore.


Et s’il y a aujourd’hui un artiste capable de donner à cette définition de l’art une forme simple, dure, presque indiscutable, c’est Omar Fakhoury avec Office Chair. Après Duchamp et Klein, l’art n’est plus seulement l’objet choisi, ni le corps devenu trace. Il est ce battement exact où le rebut, avant d’être avalé, cesse d’appartenir à l’homme. Alors apparaît la vérité la plus blessante : le monde n’a ni pensée, ni pitié, ni manifeste. Il avance. Il digère. Il perdure. Et toute la notion de civilisation tient peut-être dans cette fatigue héroïque : maintenir un peu plus longtemps les choses contre ce qui les reprend.

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